Certain dimanche après-midi où j’errais seul dans Alger, l’affiche d’un café-concert de second ordre m’apprit que Mlle Lola danserait pour la première fois en matinée… Lola ? Lola de Valence, à coup sûr, celle que célébrait un quatrain de Baudelaire, ou si ce n’était elle, son ombre…
J’entrai dans une petite salle assez enfumée. On y buvait des bocks. La lecture du programme m’attrista d’abord quelque peu : la célèbre Lola, danseuse espagnole, venait de Barcelone… La voici : on ne peut la dire belle ni jolie, mais cette grande araignée ne manque pas de grâce. Je cherche « le charme inattendu d’un bijou rose et noir » et me contente bientôt de voir sans déplaisir Lola danser. Elle sait danser, elle est souple, ses gestes ont de l’accent, elle interprète les airs populaires qui lui servent d’accompagnement et les illustre avec une précision qui m’enchante. Je ne regrette pas d’être entré ici. Mais elle ne danse pas seule. Son danseur, trop court de taille, trop content de lui-même, m’exaspère. Lola comprendra-t-elle à qui s’adressent mes bravos ? Un chanteur adipeux et stupide vient ensuite. Un jongleur lui succède, un vieux jongleur fatigué, habile cependant… Ah ! que j’aimerais jouer ainsi avec les objets à portée de ma main, jeter en l’air les fleurs d’un vase, mon chapeau, un livre de vers, les animer de mouvements rapides, bien rythmés, les retrouver enfin à leur place : les fleurs en bouquet sur la table, le chapeau sur ma tête et le livre ouvert à la page que je lisais ! Rêves !…
L’entr’acte m’apporte une diversion, une surprise, car Lola elle-même, drapée dans un châle, vient s’asseoir parmi les buveurs, non loin de moi. Quelles mœurs singulières ! Je la croyais au fond de sa loge, ôtant son fard, se préparant par des soins minutieux à redescendre en ce bas-monde, après avoir dansé sur les cimes. Il est à craindre que les conversations de bonne-maman ne m’aient donné, en matière de chorégraphie, des notions erronées.
Je regarde Lola, je la revois danser ; sans le vouloir expressément, je lui souris en esquissant un battement de mains. Elle se lève aussitôt, répond à mon sourire, s’approche, s’assied à ma table et demande au garçon un bock… Est-ce possible !
« Je vous ai fait plaisir ? dit-elle en un français que son accent obscurcit à peine.
— Vous m’avez enchanté, Madame ! »
Elle agrée fort bien cet hommage. Un quart d’heure après, nous causons comme deux amis. Son visage dur me plaît. Je me sens en confiance, depuis qu’elle m’a dit ce mot flatteur, quand je lui parlais de son art :
« Mais… vous vous y connaissez ! »
Je lui avoue le peu d’admiration que j’ai pour son danseur. Elle partage mon avis et l’exprime en termes aussi vifs et brefs que péremptoires… Elle est délicieuse. Elle doit, au premier jour, me présenter le vieux jongleur si sympathique, John Henderson ; elle promet de m’avertir, chaque fois qu’elle dansera des danses nouvelles et, comme je songe à partir, la salle étant presque vide, j’ose enfin lui confier ce que je médite depuis son arrivée : pourrait-elle, daignerait-elle me donner quelques leçons de danse espagnole ?
« Ah ! mon petit ! tu es un rigolo… Bien volontiers ! »