Et veuillez me croire ici sur parole : il n’y eut dans mon cas ni recherche malsaine ni curiosité morbide. Non, j’entendais une voix de timbre inconnu, des musiques inouïes ; mon horizon s’agrandissait et les « correspondances » notées par le poète, je les sentais en moi. Papa surveillait-il mes lectures ? je n’en sais rien. En tous cas, il s’y prenait habilement…
« Pour ma part, me disait-il, j’aime mieux Vigny, mais tu as bien le droit d’avoir tes préférences personnelles. Il faut maintenant que Baudelaire te soit familier, non pas seulement le poète et le prosateur, qui est de qualité pareille, mais l’homme. »
Aussi, dès qu’un livre, une brochure, un article intéressant paraissaient, traitant de l’œuvre ou de son auteur, Papa me les procurait au plus tôt.
Les Fleurs du Mal furent mon premier grand amour littéraire, l’amour où l’on se donne par l’esprit et le cœur, sans réserve, l’amour dont on ne se déprend plus.
XVI
Le bruit court que je me porte mal : pas assez cependant pour m’éloigner tout à fait de mes livres, et ces longues journées recluses où je me trouve dispensé de lycée, où je travaille peu, ne me seraient nullement désagréables si un décret draconien n’interdisait la lecture nocturne, mon plaisir le plus cher. J’ai tâché de ruser, mais le médecin et mes parents qui s’entendent comme larrons en foire tiennent bon : il paraît que je dois employer mes nuits entières à dormir ; j’aimerais mieux, pendant quelques heures, voyager à ma façon.
Les semaines se succèdent et voici que l’on m’annonce une surprenante nouvelle : je vais passer le gros de l’hiver avec papa en Algérie. Maman ne peut nous accompagner : sa santé l’en empêche, ce qui la désole.
Un hiver en Algérie… Il faut que je réfléchisse avant que le projet me séduise complètement. Ce sont des vacances imprévues, oui, sans doute, mais je m’aperçois soudain que je viens d’être malade. Je me sens pris de paresse devant ce voyage qui m’eût, il y a quelque temps, comblé de joie, et l’idée de suivre la bordure du désert, de m’asseoir sous des palmes, d’assister au départ romantique d’une caravane, ne m’émeut qu’à moitié. Je paie ma fièvre du mois dernier par cette nonchalance et j’ai beau me reprendre vertement, m’accuser d’ingratitude, me dire que revivre dans leurs paysages (ou peu s’en faut) des scènes de la Tentation n’est pas pour déplaire, l’ivresse immédiate se refuse. Il ne reste donc qu’à partir. Je m’enivrerai plus tard, sur place, entre un régime de dattes, une tente blanche et un chameau.
A vrai dire, les délices de l’exotisme furent d’abord évasives ou je ne sus pas y goûter, mais j’en découvris d’autres qui les compensèrent. Le peu de fatigue qui me restait fondit bientôt au soleil et, mon père me laissant la plus grande liberté, j’en profitai, car nous faisions à Alger même un long séjour. Je parcourus la ville, je flânai, je regardai les boutiques, j’inspectai les ruelles coupées d’ombre et de rayons, je m’amusai beaucoup. Mon plaisir eût été pareil à Gênes, Barcelone ou Tunis. J’entrais dans un café, dans un beuglant, chez un marchand de fruits, d’étoffes, de vanneries. Papa m’accompagnait parfois mais, plus souvent, mes randonnées étaient solitaires. Quel besoin avais-je de lire, maintenant ? Regarder alentour suffisait à m’emplir les yeux et retrouver la saveur du plein air à me réjouir honnêtement le cœur. J’espérais autre chose.
Je vous ai dit que je suis distrait. Il avait fallu m’apprendre à lire, mais j’ignorais encore que l’on apprend aussi bien, en cours de route, à lire un paysage. Sauf à ceux que je savais déjà par cœur, à ceux de chez moi, je ne prêtais attention qu’aux paysages écrits. Devant ce coucher de soleil, ces rayons vibrant sur la mer, cette roche bleue ou jaune que du sable entoure, ma distraction reprend ses droits et me divertit. Je redeviens l’enfant que tout amuse, que tout exalte, un moment, et qui ne retient qu’un détail pittoresque.