« Ecoute, mon petit, objectait Maman, ça n’en reste pas moins le portrait admirablement dessiné d’une coquine !

— Maman ! comment peux-tu dire de pareilles choses ! »

Car j’aimais Mme de Merteuil pour elle-même, non pour le talent que Laclos avait mis à me la présenter. Son atroce fin me bouleversa : je détestai l’auteur de ce crime.

« Tu as raison, Ottavio ! dit papa. Il faut aimer les gens de cette façon… et quand tu te lanceras dans Balzac, tu en verras bien d’autres ! »

Il montrait du bon sens, mais pourquoi ce sillon d’ironie au coin de son sourire ?

Puis Flaubert me tomba sous la main. Madame Bovary me retint prisonnier quelque temps, et Salammbô dont je me récitais des pages à voix haute, enfin quelle ne fut pas mon ivresse quand je me vis mêlé de près à la Tentation et partageant toutes les angoisses du saint !

Une phrase entre autres me valut de longues méditations : « Sa stupidité m’attire !… » J’essayais de comprendre et n’y parvenais pas. Comment Antoine pouvait-il se sentir attiré par une stupidité manifeste ? Au lycée, un de mes camarades m’ayant dit quelque sottise, je répliquai d’un air dégagé : « Mon vieux, ta stupidité m’attire ! », mais l’expérience ne donna rien et le mystère de la phrase si attachante par son obscurité ne se dissipa point.

Ces lectures de prose, je les entremêlais de vers que ma jeune mémoire retenait par poèmes entiers. L’année fut toute dévolue à Victor Hugo. Je vivais dans une atmosphère de lyrisme et d’harmonie. Le soir, je m’endormais en balbutiant : « Booz s’était couché, de fatigue accablé… » ou « Si tu veux, faisons un rêve… » et le réveil évoquait sur mes lèvres un autre vers aimé.

Je lisais inlassablement. Les romanciers contemporains excitèrent chez moi une vive curiosité, que ce fût Maupassant, Huysmans ou Zola. Je mettais la bibliothèque de mon père au pillage et le pauvre homme devait subir, à très courts intervalles (il s’y prêtait d’ailleurs) l’épreuve de mon nouvel enthousiasme où, dans un flux de paroles pressées, la louange prenait figure d’hagiographie.

Mais il y eut un livre que je gardai dans ma chambre, près de mon lit, que je lisais avec une passion plus grave, un émoi plus profond, que je sus bientôt par cœur, presque en entier. Il a exercé sur ma jeunesse une manière d’enchantement ; je lui trouve, aujourd’hui, les mêmes séductions, les mêmes vertus, et d’autres que je ne pouvais reconnaître. Sans doute l’aimerai-je encore à mon heure dernière, car il s’est emparé de moi de façon absolue. J’en conserve l’édition que mon père avait trouvée chez un bouquiniste de la ville et fait revêtir d’une belle reliure. Jamais je ne me lassai de ce livre ; quand, plus tard, je découvris ses défauts, ils me le rendirent en quelque sorte plus vivant. Ce livre fut vraiment l’un des Miens, l’un des plus grands, l’un des plus chers… Je parle des Fleurs du Mal.