A vrai dire, je travaillais avec un certain entrain qui me surprenait moi-même ; par un détour, cela résultait de mes lectures : distrait comme on l’est rarement, distrait de façon presque maladive, la lecture m’avait forcé à de l’attention ; mon travail en profitait. Toutefois, mes succès scolaires ne furent jamais glorieux et Saltier s’inquiétait à tort. Je m’y prenais trop tard et traînais après moi une trop lourde charge de paresse habituelle, mais l’amour-propre s’en mêla, quelques petits encouragements m’incitèrent à persévérer : un sourire de maman, des causeries plus fréquentes avec papa, une approbation publique de M. Lequin… Il n’en fallait pas davantage pour me tenir en haleine.

Hélas ! l’année scolaire touchait à sa fin. En octobre, au retour des vacances, je retrouverais mes camarades, mais non pas mon professeur, mon premier maître.

J’en eus plusieurs, dans la suite ; l’un deux m’enthousiasma pour l’histoire, un autre pour la philosophie et me donna des soucis métaphysiques, mais jamais plus je n’éprouvai ce trouble étrange que je devais au seul M. Lequin, ce violent émoi par lequel je commençai à espérer en moi-même.

M. Lequin, alors que je n’étais plus son élève, voulut bien ne pas me perdre de vue. Peu à peu, il devint mon ami. Je m’aperçus combien nos âges se rapprochaient avec les années ; je découvris, un jour, que la différence ne comptait guère. J’ai cru devoir lui soumettre le cahier que j’écris aujourd’hui : son avis ne m’est pas moins précieux qu’autrefois… Il ne m’a pas mis en retenue pour manque de respect envers mon ancien professeur.

« Vous exagérez mon influence, dit-il. Vous ne savez pas, Ottavio, qu’une circonstance fortuite me rendit la tâche aisée. Le hasard me fit rencontrer votre père chez les B. Tout naturellement il me parla de vous et me conta l’effet produit par cette page de Chateaubriand. Je vous suivis avec un intérêt accru. Plus tard, il m’apprit la fièvre de lecture qui vous tenait si fort et l’obligeait parfois d’aller, la nuit, souffler votre lampe qui vous eût éclairé jusqu’au matin… Je vous ai peut-être rendu service mais vous, Ottavio, m’avez fait plaisir. »

XV

Celia s’intéresse à mes premières promenades dans la forêt des livres. Elle demande par où j’y ai d’abord pénétré et quelles furent mes découvertes.

Je lui avoue que mon désir fut d’abord de sortir des sentiers suivis, des régions connues ou que je prétendais connaître. Je n’allais pas chercher bien loin : à côté du prétentieux Corneille dont je n’aimais que le seul Nicomède, il y avait Théophile de Viau, très supérieur à coup sûr, et, tout près de Racine, le charmant Quinault dont je me forçai à lire, non sans efforts, une pièce entière. De même, pourquoi s’intéresser à Rousseau, quand Restif de la Bretonne…

« Tu as du courage ! » me disait papa.

Enfin, je fus récompensé par les Liaisons dangereuses que les manuels scolaires passaient sous silence. Mme de Merteuil me parut incomparable au point de vouloir la réhabiliter. Lui ayant voué une grande passion, la portant dans mon cœur, je n’admettais qu’on en dît du mal.