Rien n’y faisait : je lisais sagement ce qu’on me donnait à lire, puis je pensais à autre chose.

C’est assurément M. Lequin qui décida de ma conversion et me valut les ivresses qui la suivirent. Il gardait l’habitude de nous parler, de temps à autre, familièrement, à la fin d’une classe, causeries qu’il entremêla bientôt de brèves lectures. Nous l’écoutions avec piété. M. Lequin distribuait peu de retenues, mais l’ordre n’était jamais troublé chez lui : on ne bronchait pas, on ne soufflait mot… il intéressait.

Un jour, il nous entretint de Chateaubriand dont je ne connaissais l’œuvre que par son dos en maroquin bleu, sur le troisième rayon de la bibliothèque de papa. M. Lequin nous dit quelques traits de sa vie, ses voyages en Amérique, puis, ayant d’abord résumé le sens du fragment qu’il voulait nous soumettre, il nous le lut. Sans doute, lisait-il fort bien, mais ce ne fut pas seulement cette présentation harmonieuse et claire, ni même la beauté de l’exemple choisi qui me remua l’âme. Je venais de faire, obscurément, de façon confuse, une merveilleuse découverte.

Ce que ce bonhomme écrivait là, il l’avait d’abord senti, vécu ; il nous le racontait, il me le racontait à moi… Il ne fallait donc pas lire son récit comme on lit une affiche dans la rue, mais l’écouter, fût-on tout seul devant le livre et, la bouche muette, l’entendre comme, dans le bois de pins, j’entendais autrefois Pamphile, afin que la page imprimée devînt une voix, un geste, un paysage, un drame où je jouerais mon rôle.

Je ne me rendis compte de tout cela que ce même soir, lorsque, rentrant à la maison, chaviré par un émoi dont je percevais mal les causes et qui prenait forme de peur, je me confiai à papa. Il sut me débrouiller l’esprit, apaiser mon trouble, me faire parler, me renseigner sur mes propres sentiments et les mettre en ordre. A cette tâche, il paraissait trouver du plaisir. Je regrette seulement qu’il ait terminé son explication habile et tendre par ces paroles d’une parfaite inconvenance :

« En tout cas, ton professeur n’est pas un sot ! »

Dès lors, je n’eus plus qu’un désir : parcourir la forêt des livres, me reposer dans ses clairières, violer le mystère épais de ses fourrés et cueillir ses fleurs. Je venais d’apprendre à lire ; je me sentais une grande faim de lectures ; depuis hier, une joie nouvelle m’était révélée ; je la voulais tout entière, offerte tout de suite. M. Lequin dirigeait mon choix, sans en avoir l’air, me proposait tel plat savoureux, me détournait de tel autre. Quelques mots lui suffisaient, dits avec négligence, quand je le croisais dans la cour ou à la sortie des classes, et je recueillais ses paroles avidement.

Le plus étonnant résultat de cette fringale fut que je me nourris parfois, sans dégoût de textes qui m’eussent, jadis, rebuté et dont je ressentis bientôt le bénéfice.

« Celle-là est trop forte ! me dit un jour mon ami Dalsant. Aurais-tu, par hasard, l’intention de devenir un bon élève ? »

Saltier, qu’à l’ordinaire je laissais indifférent, me considérait déjà d’un œil inquiet : N. n’était plus le médiocre dont il n’y a rien à craindre.