Enfin, nous fûmes frappés du dernier coup. Par une lettre circulaire, rédigée en bonne et due forme, Landoux nous annonça que la caisse d’Azur était vide et qu’il ne voyait aucun moyen de la remplir.

« Je reconnais ma chance ordinaire, dit Morin ; je préparais une longue épitaphe en vers où Lamartine, Hugo, Baudelaire et Verlaine pleuraient harmonieusement sur une tombe encore ouverte… voilà qu’on la ferme ! »

Azur avait vécu et nous étions tous brouillés de façon brutale, irrémédiable, pensions-nous. Pour dire le vrai, durant près d’un mois après ce désastre, les anciens collaborateurs d’Azur se saluèrent à peine : on s’ignorait. Et puis on pensa que la causerie littéraire ne manquait pas de charme, que la passion des belles-lettres s’entretient par le commerce de leurs dévots, qu’une simple question d’argent ne devait pas séparer des artistes…

Un soir, Leveil ayant rencontré Vernon dans la rue, lui demanda des nouvelles de son travail. Vernon, tout ému, répondit en s’enquérant des romans de Leveil, et le mardi suivant, nous fumâmes ensemble beaucoup de cigarettes et parlâmes de mille nobles choses, mais pas de nos amours. Néanmoins, l’âge d’or était passé.

XIX

« Sans doute vous amusiez-vous beaucoup, me dit Celia, mais ces extases, ces élévations lyriques, ces lectures dont vous ne reteniez que ce qui vous plaisait d’avance, tout cela suffisait-il vraiment à vous faire… comment dirai-je ?… une vie intérieure ? »

Sa question est judicieuse. Oui, d’autres sujets nous préoccupaient que nous gardions par devers nous ou dont nous parlions peu. Ils ne prêtaient pas à de beaux discours sonores, mais nous troublaient beaucoup. Si sommaire que soit la philosophie que l’on enseigne dans les lycées, elle n’en garde pas moins le privilège de bouleverser une jeune intelligence.

Chacun de nous en avait pris ce qu’il pouvait en prendre, durant l’année dévolue à cette étude. Nous en gardions, malgré notre fièvre littéraire, une vague empreinte : Vernon s’intéressait encore aux mythes où il voyait une matière de poèmes, Leveil à la psychologie, Silas aux dialogues de Platon. Landoux revenait à la science par ce détour, cependant que je me contentais d’être abasourdi, désorienté, du fait de la révélation qui s’imposait à moi et secrètement me séduisait. Quant à Morin, la philosophie le ravissait : « Elle apprend, disait-il, à danser des danses nouvelles, d’un pied plus léger, parfois même sur les pointes, mon cher ! »

Je ne partageais pas son aimable désinvolture. Chaque jour, vingt problèmes se présentaient à moi, qui exigeaient une solution prompte. Ils me harcelaient, me bourrelaient et lorsque, ma science étant fraîche et bien courte, je m’en référais aux livres, je n’arrivais à y découvrir que des problèmes nouveaux. Tous les systèmes avaient de quoi m’éblouir, toutes les théories savaient me convaincre et je trouvais la vérité dans tous les puits, à leur margelle, comme, récemment, je croisais le génie à tous les carrefours. En ces cruelles traverses, mon père ne m’était d’aucune aide.

« La bonne méthode philosophique, me disait-il, est celle avec qui l’on peut vivre. On ne la choisit pas à la façon d’une fleur, pour en sentir le parfum ; c’est elle qui vous choisit, docile ou réfractaire, n’importe. »