Bientôt il augmenta son ascendant, lorsque je lui eus confié mes inquiétudes philosophiques. Il détestait l’inquiétude et mit une sorte de passion froide à la détruire en moi, à la remplacer par la vérité qui apaise, qui rassure, la seule, la sienne, bien entendu… et cette vérité, il me la présentait de telle façon qu’elle m’épouvantait déjà.

Sa parole devenait hargneuse. Retenu par une belle promesse, je l’écoutais en tremblant. Il flétrissait comme à plaisir toutes ces fleurs qui devaient m’enchanter, il saccageait le jardin de mes rêves avec une sorte de fureur inspirée et me décrivait la vie que, selon lui, j’allais vivre, sous des couleurs qui me donnaient le frisson. Je me sentais à la fois convaincu et révolté. Ses propos d’inquisiteur et de prophète me donnaient une tristesse nouvelle dont j’avais honte.

« Tu comprendras bien, mon petit, qu’il ne saurait m’être agréable de te voir domestiqué… »

C’est encore mon père qui parle.

L’influence de Déodat fut profonde et de longue durée. Je ne me délivrai d’elle que peu à peu, en m’éloignant, en me laissant bousculer par la vie et, quand cette vie devint mauvaise, qu’elle ressembla au destin affreux que Déodat me prédisait jadis et que j’en souffris cruellement, de tout mon être déchiré, alors, comme je me confiais une fois de plus, une dernière fois, à mon ami et lui disais mon désarroi, mon désespoir et ma douleur, dans une lettre écrite à cœur perdu, Déodat ne me répondit que par une dissertation glacée qui m’abandonnait sans secours, mais où il se piquait de me démontrer en phrases brèves, avec une parfaite logique, que sa doctrine était la seule irréfutable et sa prédiction juste.

XX

Je viens de cueillir et, paraît-il, assez brillamment, des lauriers universitaires. On m’en félicite, on s’en réjouit autour de moi ; or ce n’est pas, cette fois, à M. Lequin que je suis redevable de mon succès mais, par un très singulier détour, au souvenir chéri de bonne-maman. Oui, c’est grâce à bonne-maman que mes parents ont cet air de satisfaction souriante qui leur va si bien et que je m’offre sans scrupule le plaisir d’être content de moi. Les longues causeries que j’avais avec elle demeurent vivantes en ma mémoire, je n’en ai oublié aucun détail et lorsqu’elle me parlait de quelque personnage illustre, il prenait aussitôt à mes yeux une importance nouvelle : je tâchais de me renseigner à son sujet, de compléter par des livres ce que bonne-maman venait de m’en dire.

S’il lui plaisait de voir danser, le jeune duc de Reichstadt n’aimait plus la danse, dès qu’il la pratiquait lui-même. Les leçons de danse qu’on lui donnait l’ennuyaient à tel point que, pour les interrompre, il se fit à la jambe une petite blessure. D’autre part, friand de spectacles, quand le père de bonne-maman, qui dansait alors au théâtre de Vienne, paraissait dans un ballet, il ne manquait pas de l’applaudir et souvent même de lui faire savoir le plaisir qu’il avait pris à ses légers entrechats.

Flatté par cette illustre approbation, mon arrière-grand-père demanda une audience afin de mieux exprimer sa gratitude. Le jeune duc n’essaya pas de cacher son point de vue et ce fut de sa bouche que le danseur reçut l’aveu de la blessure qu’avec intention il s’était faite. La réponse ne manqua point d’adresse : son auteur n’avait pas d’esprit que dans les jambes. Si le duc de Reichstadt aimait peu danser lui-même, la faute en revenait à ceux-là seuls qui l’enseignaient et, probablement, s’y étaient mal pris. Danser deviendrait vite un agréable divertissement pour un adolescent bien bâti, souple et mince comme le duc. Il ne fallait que lui faciliter les premiers pas, au lieu de les entraver par d’absurdes indications à contre-sens et d’ennuyeuses reprises. La bonne volonté de son Altesse paraissait acquise du fait de l’agrément qu’elle ressentait à voir danser autrui.

Le petit discours dut être bien tourné, la flatterie habile, car le duc de Reichstadt promit aussitôt de convoquer son nouveau maître à danser, un jour prochain qu’il fixait déjà. De la blessure il n’était plus question. Ce fut ainsi que mon arrière-grand-père sut réconcilier Terpsichore et le fils de l’Empereur.