Cette histoire m’inspira l’envie de lier plus étroite connaissance avec le jeune homme qui avait honoré ma famille de si gracieuse façon. Quand me vint le goût de la lecture, je fouillai dans la bibliothèque de papa, je me procurai chez les bouquinistes quelques portraits du roi de Rome, quelques monographies consacrées à sa courte histoire. Je m’émus de son cruel destin ; longtemps il fut l’un de mes familiers et certain poème d’Hugo prenait pour moi plus d’ampleur encore, un sens plus douloureux, quand il célébrait l’enfant au souffle duquel avaient frémi, sous le dôme des Invalides, « les drapeaux prisonniers ».

En vérité, ce fut un coup de veine : mon baccalauréat débutait honnêtement, mais sans éclat. L’écrit avait été suffisant : l’oral m’effrayait un peu et je risquais d’y perdre pied, quand, au cours de l’examen d’histoire, un vieux monsieur grave et barbu qui certes ne savait pas si bien faire, me proposa de lui parler du roi de Rome. Je me retrouvai campé sur un terrain solide.

Je bavardai longtemps et, je crois, non sans aisance. L’examinateur amusé par ma faconde, me laissa dire ; d’autres, à côté de lui, écoutaient en souriant. Je ne cessais pas de fournir des renseignement précis, d’ingénieux développements, et même, je citais mes sources. Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, la séance ayant été levée en mon honneur (eh oui !), j’appris que j’étais reçu avec l’octroi d’une mention spéciale !

« N’importe ! me disait Papa, le soir même. Que ta chance ait été bonne ou mauvaise, tu n’en as pas moins passé ton bachot très brillamment. Viens m’embrasser encore une fois : tu es un brave garçon. »

Tout naturellement, nous parlâmes de nouveau de bonne-maman et des histoires qu’elle contait si bien.

« Tu te rappelles, disais-je, qu’un jour elle fit pleurer les vieux amis de ses parents par des danses inventées ?

— Oui, mais, telle que tu la sais, Ottavio, l’anecdote n’est pas complète. Ta bonne-maman l’ayant dite à un poète que tu admires et qui fréquentait chez elle, celui-ci la remercia en déclarant que la beauté, la grâce et le charme féminins ont toujours, à leur point de perfection, ce même pouvoir émouvant.

« Souvenez-vous, Madame, ajouta-t-il, d’Hélène passant sur les remparts de Troie et faisant palpiter le cœur de ceux qui la voyaient, des vieillards qui se lamentaient sur leurs maux et les oublièrent, un instant, ravis par son seul aspect. Ronsard a rendu cette scène dans un bien beau sonnet dont voici les premiers vers :

« Il ne faut s’ébahir disaient les bons vieillards

« Dessus le mur troyen voyant passer Hélène