« Si pour telle beauté nous souffrons tant de peines
« Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards… »
« Il conclut ainsi :
« Lorsque vous dansez, Madame, vous usez du même sortilège. »
« Alfred de Vigny, car c’était lui, pensait qu’on lui saurait gré d’un compliment aussi délicat, mais ta bonne-maman le prit tout autrement qu’il ne s’y attendait. Etre comparée à une personne aussi légère que l’amante du berger Pâris lui déplaisait (sans doute passait-il dans sa mémoire un souvenir de la musique de son autre ami, Jacques Offenbach), et, pour rentrer en grâce, le poète dut copier, sur un album que nous avons encore, une dizaine de vers d’Eloa où elle put se voir comparée à un ange, ce qui remettait les choses au point. Si tu veux, je te montrerai cet autographe. Vigny avait une bien jolie écriture… Sa page voisine avec un quatrain de Musset. »
XXI
De Paris, où il se prépare à l’Ecole Normale, Dalsant m’écrit la lettre suivante en réponse à l’une des miennes qui l’interrogeait sur ses projets d’avenir :
« Mon avenir ?… Tu l’imagines comme s’il était le tien, tu le bâtis comme pour toi-même, sur un plan à peine différent. Mon avenir… il n’aura rien de très singulier, quoi que tu en dises. Oui, je réussirai, sauf maladie, jambe cassée ou accident grave, mais toi, Ottavio, quand te guériras-tu de cette manie qui te pousse à me désigner, à m’imposer un destin illustre, simplement parce que je suis ton ami ? En somme, tu me repasses tes ambitions ; c’est là une forme de ta vanité qui peut m’être agréable… qui ne rime pas à grand chose.
« Sans doute reviendrai-je à Paris, l’an prochain. J’y louerai une petite chambre dans le quartier où j’ai mes habitudes, le vrai : quelque part entre la Sorbonne et le Panthéon. Pour me tirer d’affaire, je donnerai des répétitions, je m’intéresserai par devoir à des garçons qui, par goût, me seraient assez indifférents. Même si tu t’installes aussi à Paris, nous ne nous verrons pas très souvent : mon temps sera pris. Bientôt, je m’habituerai à ce train de vie, je tâcherai de le rendre monotone et n’y aurai pas grand’peine. En découpant les jours ouvrables de la semaine de façon bien parallèle, en les peignant du même gris qui ne se voit pas, ils filent plus vite et le dimanche arrive comme une surprise.
« Plus tard, on m’enverra en province dans un lycée, je ne sais où, plus tard encore, dans une faculté modeste ; enfin, un jour, un beau jour, quand ce sera possible, quand une telle folie me sera permise (ma folie ! j’aurai fait une folie dans ma vie !), j’épouserai ma cousine Marthe, ce qui me compliquera l’existence, mais, que veux-tu ! je me suis mis ça dans la tête. D’ailleurs maman trouve que j’ai bien raison ; il est donc inutile d’en parler davantage, pour le moment… Et la vie continuera, éclairée par un bonheur que j’aurai choisi. Je verrai, devant moi, un chemin montant, assez caillouteux, pas très ardu, car mes jambes s’y seront faites, avec, tout en haut, la perspective d’une honorable retraite… apothéose !