« Pendant ce temps, Ottavio sera allé courir le monde. Avant peu, il lui faudra des chemins de fer, des paquebots, des caravanes… L’omnibus ? fi donc ! Et puis encore des cocotiers, des gazelles qu’une girafe surveille de haut, ou des condors sur un pic des Andes. Il voudra se remplir les yeux d’un tas de belles images qu’il ira chercher au loin, parce que le port de sa ville natale n’est pas celui où l’on demeure, où l’on se chauffe au soleil, mais celui d’où l’on sort pour se rendre ailleurs. Il aura besoin aussi de musiques étranges : bruit du vent dans les cèdres, sons de flûte en Bactriane… comme si la brise de chez nous, la bonne petite brise qui dérange les pins, n’avait pas assez de chansons ! Il demandera mieux que des parfums de résine, d’algues et de romarin : des orchidées capiteuses, et pas en serre ! des fruits dont la saveur met la bouche en feu… toutes choses qui fournissent, au retour, d’excellents sujets de conversation.

« Et j’oublie, mon vieil Ottavio, qu’il te faudra encore vivre les bouquins que tu as lus… Les bien lire ne suffisait donc pas ? Il te faudra être là où se trouvait tel bonhomme de Kipling, de Loti et de ton Stevenson, te promener dans la savane et dans le bled et dans la forêt vierge, à cause d’un roman, d’un conte, d’une page traitant de fougères arborescentes et de lianes, coucher dans une fumerie d’opium chinoise, pour goûter la sensation tant de fois décrite…

« Enfin, tu reviendras et c’est moi qui serai chargé de ranger tout ça, de fouiller dans le panier à papier de ta mémoire, de trier, de classer, de coller des étiquettes, et, comme le goût des voyages est contagieux, dit-on, je m’imaginerai avoir voyagé avec toi, car je te connais assez bien, Ottavio, pour me représenter non ce que tu tâcheras de m’expliquer par des interjections enthousiastes et des phrases confuses, mais ce que tu auras vraiment vu de tes yeux. C’est donc à moi seul qu’il faudra t’adresser pour mettre au point tes souvenirs.

« Il me sera donc permis de voyager ainsi à peu de frais, d’admirer les nuits tropicales, de passer l’hiver aux Antilles, l’été sur une banquise pas trop froide et le printemps dans une île du Pacifique où danseront des femmes nues, couronnées de fleurs, sans quitter pour cela le petit appartement que nous habiterons alors, Marthe et moi, dans le VIe arrondissement (j’en ai vu un, jeudi dernier, rue Lhomond, qui avait l’air bien joli), et sans, je le répète, qu’il m’en coûte un sou. Par ce moyen, tu m’auras rendu le service de m’aérer l’esprit, tous les dimanches de l’année scolaire et presque tous les jours de juillet à octobre, et aussi de me faire valoir aux yeux de ma femme. Merci d’avance, Ottavio. »

Il devait mourir trois ans plus tard.

XXII

Si Morin le fantaisiste continue à se plaire aux mêmes jeux, il me rendra tout à fait enragé.

Vous vous le rappelez peut-être chérissant du plus tendre amour une dame chemisière chez qui il achetait ses cravates. Or cette passion fut courte ; elle ne survécut pas longtemps à l’honorable faillite d’Azur, mais je ne sache pas que ces deux déchéances fussent autrement liées que par le hasard.

Aujourd’hui, Morin poursuit de ses assiduités une honorable fleuriste dont la boutique bien achalandée a quelque renom dans notre ville. Les anciens rédacteurs, réconciliés depuis peu, s’y réunissent parfois, non plus pour se rapprocher des Muses, mais simplement pour humer en commun de délicieuses senteurs. La jeune femme que Morin courtise est agréable, délurée, elle nous supporte sans mauvaise humeur, il lui arrive même d’orner gratuitement nos boutonnières de corolles discrètes. Ces attentions lui donnent le droit de nous mettre à la porte quand sa boutique s’encombre, sans refuser le bénéfice de la réclame que lui vaut notre reconnaissance.

Ce ne sont d’ailleurs pas les amours de notre ami Morin qui m’enragent. Sur le quai du port où je me promenais au soleil, je viens de le rencontrer.