« Ah ! me dit-il en me prenant le bras, j’ai deux grandes nouvelles à t’annoncer, Ottavio ! D’abord, un arrivage extraordinaire de mimosas. Nous irons les voir ; on se dirait sur les bords du Pactole, dans la tour de Danaé ou la bouche de Saint Jean Chrysostome, chez Rothschild, au Pérou, en Eldorado, dans le jardin des Hespérides ! C’est étonnant !… Mais il y a mieux encore ! Ecoute, Ottavio : j’ai trouvé ma forme, celle que je cherchais depuis si longtemps et qui m’attendait, accrochée comme un pardessus dans le vestiaire de l’Olympe, mais que je ne découvrais pas, faute d’un numéro ou de quoi payer le pourboire. Ah ! les temps sont durs !… Ma forme ! C’est un petit livre de quatre sous qui me l’a révélée : un livre sur la poésie japonaise… Ces japonais, des gens sublimes ! en trois vers ils disent tout ; et, moi aussi, en trois vers, je vais tout dire à ma façon : mes peines et mes joies, mes ambitions réalisées, mes rêves, et ton nez qui s’allonge de jalousie, mauvais bougre !… Allons vite admirer les mimosas de Marianne… »

Un temps pour respirer, puis il reprit :

« … Dans la boutique parfumée

« Où mon délice nous retient

« Par ses grâces de brune almée.

« Néanmoins, odorante et corybante eussent rimé aussi bien. Ces vers te donneront, en passant, un exemple du divertissement japonais qui sert à ponctuer mes propos. »

Nous approchions et, quand il poussa la porte, nous vîmes, chez Marianne, le plus somptueux étalage de fleurs : une orgie en jaune.

« Salut, Danaé ! » s’écria Morin, la voix vibrante.

Danaé me tendit la main.

« Vous qui le connaissez bien, Monsieur N., me disait-elle, un instant plus tard, priez-le donc de ne pas me rendre ridicule ! Chaque fois qu’il vient ici, jamais il ne manque de me donner un nom nouveau, et pas du calendrier ! Hier, c’était Hertulie, un autre soir, Ismène, aujourd’hui, Danaé… Danaé ! de quoi ça a-t-il l’air ? C’est pas des noms de chrétiens, pour sûr… et j’en oublie. Il m’arrive de faire une tête devant les clients ! Votre ami est charmant, mais je ne sais pas deviner quand il plaisante et quand il ne plaisante plus… Enfin, pour tout vous dire, j’ai quelquefois peur que ces noms ne soient des noms de belles dames qu’il a connues autrefois, des noms d’amour… Vous comprenez ?… Alors, j’en aurais vraiment du chagrin. »