— Assez, Morin ! m’écriai-je. Tais-toi ! Si tu continues…

— Mais oui, Mesdames, nous avons des roses, disait Marianne à de nouvelles clientes qui entraient. Justement, je venais de les montrer à ces deux messieurs, toutes fraîches de Nice : bien belles. »

Par un amical petit signe d’entente, elle nous avertit que nous étions de trop et pouvions nous retirer, ce que nous fîmes, peu après.

Tout est matière à tercets japonais pour notre cher Morin : Marianne, ses fleurs, une affiche, un nuage, un tramway grinçant sur ses rails, l’heure qui sonne, le coq qui chante, la lune qui se moque… Je n’en puis plus ! S’il persiste, je lui serrerai le cou entre mes doigts !

Cela dura quinze jours, un mois peut-être, où je m’épouvantai de sa présence, et puis, subitement, une autre idée le ravit : écrire un roman… et les tercets japonais se flétrirent.

« … Des amusettes pour orientaux maniaques ! des bibelots d’amateur ! Tu entendras un autre son de cloche en lisant les premières pages de mon livre dont le titre provisoire est « Nausicaa et son chat persan ».

Je ne demandais pas mieux.

XXIII

Quelque peu mon aîné, fils d’un vieil ami de mon père, Ferdinand, me semble-t-il, fut toujours de mes intimes.

Ce garçon court de taille, aux épaules inégales, à la lourde carrure, et qui marchait comme un paysan, je le revois à tous les moments de ma vie d’enfant. Je revois son crâne tondu (il fallait couper d’assez près sa chevelure d’un roux trop agressif) ; je revois les taches de rousseur qui marquaient étrangement sa figure, je revois ses petits yeux noirs, malicieux, mobiles, et ses mains intelligentes mais démesurées, elles aussi tachées de roux. Son visage s’animait de façon singulière, à la moindre émotion, par un rictus de sa bouche que gâtèrent très tôt de mauvaises dents. Cette bouche et les points noirs des yeux donnaient toute sa vie à une face qui, au repos, paraissait de bois.