Déjà, lorsque nous jouions, à la campagne, sous les pins, Ferdinand me ravissait par la verve caricaturale qu’il garde encore aujourd’hui et qu’il sut bientôt exprimer autrement qu’en paroles. Echappé du salon où d’ordinaire il se sentait mal à l’aise, et venu me rejoindre dans une retraite ombragée, connue de nous seuls, il tenait des propos dont l’accent personnel, dont la sourde violence me laissaient stupéfait, un peu effrayé, mais, somme toute, ravi. Il savait décrire un visage de façon à y faire paraître en un fort relief le trait ridicule, le défaut où se révèle un caractère. Il se complaisait en ses découvertes : le menton fuyant de Mme X., la bouche molle de son mari, le port de tête impérial de Mlle Y. lui inspiraient des commentaires d’un sarcasme bouffon qui forçaient à rire. Puis il se taisait, il songeait, devenu grave, tout à coup…


« J’espère qu’on ne va pas nous déranger, Ottavio ?… Très bien, alors, ouvre la boîte. »

J’ôtais le couvercle d’une petite caisse en bois blanc, doublée de métal, que nous avions mise à l’abri sous des broussailles. Il y puisait de ses larges pattes une poignée de terre glaise et, coupant son silence d’exclamations, de mots murmurés, de jurons sourds, de petits rires aigres, lentement, avec amour, il pétrissait la masse informe.

Autour de nous, des oiseaux chantaient, les arbres bruissaient tout bas, un souffle de brise nous apportait une odeur marine, riche de rêves exotiques…

Je regardais les mains actives de Ferdinand.

« Sa gueule vient ! »

L’expression devenait méchante, il fronçait ses pâles sourcils, sa lèvre se relevait à gauche, montrant une dent noire à demi détruite. Lentement la gueule de Mme X. paraissait en effet : non pas le portrait modelé de Mme X., mais le masque japonais inventé à son horrible ressemblance afin de faire peur aux enfants… et Ferdinand se réjouissait.

« Je tiens le menton ! Il fout le camp comme il faut. C’est elle ! Son fils la reconnaîtrait tout de suite ! Ecoute-le, Ottavio : il s’écrie de sa petite voix d’imbécile rachitique : « Voilà maman ! »

C’était elle, sans contredit, justement vue en sa hideuse déformation, abominable et fidèle, à la fois, et vivante.