Je ne remarquais pas que deux heures avaient passé. Je m’enthousiasmais à voir Ferdinand travailler de la sorte. Le temps ne me semblait pas long.
Si la caricature était, à son goût, réussie, après l’avoir considérée avec attention, d’un œil curieux, interrogateur, il la détruisait, le plus souvent, et rejetait cette glaise au fond de la caissette en bois blanc. Parfois, trouvant le masque d’une laideur insuffisante et n’ayant pu y exprimer toute sa rancœur, il le couvrait d’un linge et le mettait de côté. J’étais chargé de le maintenir mouillé, jusqu’à la prochaine séance, devoir auquel je ne manquais pas.
Un jour, malgré bien des serments, je ne pus m’empêcher de montrer à mon père l’une des gueules de Ferdinand, presque achevée, mais que le cruel artiste voulait accentuer encore.
« Il en fait beaucoup comme ça ? »
Papa tournait et retournait avec soin la glaise humide. Il avait tout de suite reconnu la moue prétentieuse de Mlle Y.
« On croirait qu’elle vient de réciter un de ses ridicules sonnets dont elle est si fière et qui écorchent les oreilles… Il a vraiment du talent, ce garçon… Oui, je te promets, Ottavio, de ne rien lui en dire. »
Deux mois plus tard, papa étant allé conférer plusieurs fois avec le père de Ferdinand, j’appris que mon ami entrait à l’Ecole des Beaux-Arts de notre ville. Pendant les deux ou trois mois où il fréquentait négligemment le lycée, Ferdinand ne fit rien de bon, à ce qu’il semble. Peu aimé de ses professeurs, à cause d’un mutisme bourru qui passait les bornes permises, peu aimé de ses camarades, parce qu’il les tenait à l’écart ou se moquait d’eux, Ferdinand était comme un étranger dans sa classe ; le bruit m’en revint bien des fois. Il ne fréquentait pas davantage mes propres amis qui lui eussent, à ma prière, fait des avances. « Des enfants de bourgeois ! », disait-il, sur un ton péremptoire. Alors que je lui objectais, un jour, non sans raison, qu’il était enfant de bourgeois lui-même, j’évitai tout juste le coup de poing qui allait me punir de mon insolence. L’affaire faillit tourner mal.
« Et toi, Ottavio, tu finiras comme eux : fils de bourgeois. Je croyais que ton M. Lequin te sauverait, mais la partie était déjà perdue. En tout cas, je te demanderai, plus tard, quand j’aurai du talent, de poser pour ta gueule de bourgeois et je t’assure, mon petit, que celle-là, si je peux la réussir ne te fera pas rigoler ! On y verra le pauvre bougre qui aurait pu être autre chose, mais qui s’est laissé prendre, et qui en souffre, et qui se déclare satisfait tout de même… »
A l’Ecole, il n’eut guère plus de succès que jadis au lycée. Je crois que ses maîtres le rebroussèrent au lieu de l’amadouer. Avouons néanmoins qu’il les détestait d’avance. A l’avis de Ferdinand, révolté par nature, un maître était d’abord et surtout le pompier imbécile qui prend plaisir à étouffer dans l’œuf la tentative originale, l’audace généreuse. A la longue, ce point de vue naïf décourageait. Enfin il recherchait le laid avec passion, non par esprit critique mais pour se réjouir. La découverte d’un détail fâcheux dans une belle ordonnance le comblait d’aise, celle d’un léger désaccord, d’une fausse note, d’une teinte fausse, d’un faux pas, le ravissait. Quelle était au juste sa pensée intime ? Je n’en sais trop rien et fus pris de court lorsque je l’entendis répondre à quelque demande que je lui faisais :
« Le beau, vois-tu, c’est pas mon affaire : le beau, c’est pour le bon Dieu. Moi, je suis un homme ; j’aime ce qui est vilain, parce que je peux en rire et que je me sens vilain moi-même… regarde ma tête ! Le beau, ça me fait peur… j’aime pas avoir peur. L’ordre, ça me fait peur et, de plus, ça m’embête. Je préfère rigoler en regardant des choses laides, des choses de travers, des choses en désordre. Parle-moi d’un olivier bien tordu, bien crevassé, et qui n’a plus l’air d’un arbre ; parle-moi d’une trogne de vieille femme mal foutue, avec des poils noirs au nez, d’un gros ventre de banquier, barré de sa chaîne de montre en or… Voilà qui me convient ! Les choses sublimes : les anges, les temples, les palmes, cette symphonie que tu m’as mené entendre au concert où, pour finir, un tas de gens hurlent un hymne, pour dire qu’ils sont contents, les tableaux des Maîtres (ah ! les Maîtres !) où il n’y a jamais de vaches qui font leur bouse, ni d’ivrogne qui pisse dans un coin, tout ça, Ottavio, je l’admirerai peut-être au Paradis, si on m’y laisse entrer et que j’aie bien perdu ma forme terrestre, mais, pour le moment, je te le répète, c’est pas mon affaire. »