Incapable d’improviser le petit cours d’esthétique et de morale qu’il eût fallu lui servir sur le champ, je balbutiai des choses vagues. Ferdinand reprit :

« Oh ! je te vois venir ! tu vas me parler des musées… je préfère la rue aux musées ! Là, je suis chez moi. Les belles statues, je saurai les apprécier le jour où toutes les femmes se promèneront sans chemise et qu’on se rendra compte, en voyant leurs formes idéales, que le marbre sculpté n’est pas du mensonge en pierre… J’attends… Mais les genoux cagneux, les nichons pendants, les salières, ça se devine sous les robes : on peut s’en amuser. Je déteste qu’on me raconte des histoires… Tiens ! je ne sais plus qui m’a dit que la petite Germaine X. dont la bouche est jolie, a le sourire de la Joconde. Son sourire, elle le surveille, je parierais qu’elle l’étudie dans un miroir pour qu’on lui fasse encore ce compliment-là… C’est tout différent.

« Si jamais je sculpte des bustes, des statues, je voudrais que, sous la ressemblance de l’homme ou de la femme, on trouve toujours une bête vivante : un gorille, une girafe, un crapaud. Ah ! que j’imagine bien le cocher de la vieille Mme Z. en gorille ! Dans ta gueule à toi, je ne distingue pas encore la bête ; c’est ce qui m’empêche d’y travailler tout de suite. N’importe ! ça viendra ! Oui, je sculpterai l’image des hommes pour que chacun s’y voie comme il est. Je laisse à d’autres les portraits des dieux et des déesses… ou bien qu’on me les présente et que je puisse les regarder de près. »

Ses discours m’ahurissaient. Il en profitait pour se payer ma tête et m’accabler de nouveaux sarcasmes. Cependant je me plaisais en sa compagnie. Obscurément, je sentais que des caractères aussi particuliers que le sien ne sauraient s’exprimer de façon courante ; j’appréciais l’évidente sincérité des propos de Ferdinand où le cabotinage n’avait assurément nulle part, mais je ne me rendais pas compte de ce que ces exaltations, ces révoltes, ces colères offraient souvent de puéril.

Le hasard me fit faire une découverte inattendue.

Dans mon pays, la foire Saint-Michel, qui ouvre le 29 septembre, est le rendez-vous des familles, la joie des enfants. Jadis, on s’y amusait follement ; c’est du moins le souvenir qui m’en reste. Une après-midi que je longeais ses boutiques, non pour monter sur des chevaux de bois ni pour acheter des berlingots à la menthe (j’avais, hélas ! passé l’âge), mais simplement pour me distraire, j’aperçus Ferdinand, assis à la devanture d’un jeu de massacre et causant sur le ton le plus familier avec le patron de l’établissement. En partant, il appela deux gosses, voués à la récolte des boules égarées. Ces galopins lui sautèrent au cou, puis il serra la main de son interlocuteur. Fort intrigué, je m’ingéniai pour causer à mon tour ; ce fut à vrai dire chose facile, le brave homme s’étant montré dès l’abord très sociable :

« … Et qui était donc, demandai-je, quelques instants après, le rouquin avec qui vous parliez tout à l’heure ? Je ne sais plus où je l’ai rencontré.

— Vous connaissez M. Ferdinand ?… Ah ! celui-là est un jeune monsieur que nous aimons bien, pas fier, bon garçon, un copain, quoi ! Souvent nous allons au café boire un verre ensemble. Un brave type, M. Ferdinand ! Il vient presque tous les jours ici, tant que dure la foire ; il amuse les enfants, il leur fait la leçon : il est aussi savant qu’un instituteur. Il s’occupe de nous aussi : c’est lui qui a donné, l’an dernier, à ma femme, une médecine pour guérir ses douleurs ; elle boitait que cela faisait pitié. Quand la foire est finie et que nous allons ailleurs, il ne nous oublie pas : il envoie des images aux gosses ; pas seulement aux miens ; il connaît plusieurs familles. M. Ferdinand est l’ami des forains. Malin, M. Ferdinand ! Il m’a refait huit têtes de mon jeu de massacre ; celles-là, tenez, au fond, à gauche : la grosse femme rouge et les suivantes. Il en remontrerait à beaucoup, tellement il est adroit de ses mains. Et puis, c’est un monsieur, vous savez ! »

Il ne tarissait pas d’éloges ; il eût parlé de M. Ferdinand jusqu’au soir, mais toute une famille étant survenue qui voulait essayer sa chance au jeu, je me retirai.

Ainsi, mon ami Ferdinand avait des occupations que j’ignorais, donnait ses soins à une femme rhumatisante, instruisait des gosses ignorants et gardait ces plaisirs pour lui-même… Longtemps, je tins secrète ma découverte. Ce fut quelques années plus tard, une nuit d’hiver, à Paris, sous la lampe, que, pour la première fois, causant avec Ferdinand, je fis allusion au jeu de massacre de la foire St-Michel.