« Oui, répondit-il d’un air un peu rêveur, le bonhomme se nommait Julien Marle… les deux petits étaient bien gentils… l’aîné fait maintenant son service militaire à Perpignan. Mes forains, je les aimais beaucoup ; je n’en faisais pas mystère ; il n’y avait aucune indiscrétion à me parler d’eux. Un jour, j’ai failli moi-même aborder le sujet en voyant le goût que tu montrais pour les music-halls et les cirques, mais l’atmosphère foraine est si différente… Tu n’aurais rien compris à mes histoires. »
Pourtant, cette nuit-là, Ferdinand m’entretint longuement de ses amis vagabonds, de la dure vie qu’ils menaient sur les routes de France, de leurs pauvres joies, de leurs peines et des nombreux usages qui les singularisaient. Sa voix restait basse, paisible ; le sujet qu’il traitait devait lui tenir au cœur. Nulle plaisanterie, nul sarcasme ne vint couper ses propos tout empreints d’une espèce de joie inavouée.
« Le souvenir de mes forains aide parfois à me consoler des horreurs de Paris. »
Car Ferdinand a passé plusieurs années à Paris.
D’abord il y mena une vie dont on ne pouvait dire qu’elle fût d’ascète ou de bohème. Toujours seul dans son coin, il travaillait par à-coups et ceux qui eurent le privilège, rarement accordé, de voir les étranges statuettes de bronze à la somptueuse patine qu’il acheva les prisèrent très haut.
Mais il refusait de les exposer, de les vendre. Il éconduisait poliment certains amateurs qui s’étaient permis de s’intéresser à lui et fut pris de rage quand un marchand de tableaux alla en personne lui faire des offres très honorables. A cette occasion, il me parla de « caïmans qui sucent le sang des artistes », image assez mal venue, bien qu’elle lui fût chère.
Ferdinand ne change pas, Ferdinand est immuable.
Il y a deux ans, il logeait au sixième, à Montparnasse, dans un atelier lugubre, pauvrement éclairé, jamais balayé, où des livres traînaient à terre près d’un pot à eau et d’une grande carte routière de France, sur laquelle il suivait peut-être les migrations de ses forains. De ce triste repaire, Ferdinand se déclarait très satisfait ; ses petites rentes lui eussent permis de se loger beaucoup mieux, mais il ne demandait pas autre chose.
Or, bientôt, je constatai, non sans surprise, qu’il ne vivait pas seul en son taudis. Il avait, un soir, ramassé dans la rue et ramené chez lui une pauvre fille du quartier. Elle n’était certes point belle ; tout au plus pouvait-on être touché par l’expression pathétique, abandonnée, d’un visage usé par la débauche, la misère et la boisson. Il l’aimait ; il me parlait d’elle comme il eût fait d’une œuvre d’art audacieuse et libre, mais de même que, jadis, il avait peur des statues sans défauts, Ferdinand avait peur de Mariette dont il ne voyait que l’excellence.
D’abord, elle se tint tranquille, toute effarée par la surprenante aventure qu’il lui était donné de vivre. Ce temps fut court. Dès qu’elle eut compris l’ascendant qu’elle prenait sur Ferdinand, la vie de mon ami ne fut qu’une suite de mauvais jours. Mariette retrouvait sa voix pour glapir et toujours se plaindre, pour se moquer des œuvres de son « rouquin », pour lui dicter ses absurdes volontés. Il ne se révoltait pas, il la comblait d’attentions délicates et charmantes qui, bien entendu, restaient pour compte. Il lui obéit en tout, jusqu’à m’interdire sa porte, parce que Mariette prétendait que j’avais une « mauvaise influence ». Cela dura six mois au bout desquels j’appris, m’étant lié avec la concierge, que la dame du logis était absente.