« Oui, me dit Ferdinand, comme je lui rendais visite, l’instant d’après, ça ne pouvait pas durer davantage : Mariette me trompait un peu trop. Je le savais, je ne lui en voulais pas : c’est encore ce sale Paris qui la gâtait ainsi, la pauvre fille ! Et puis, un soir, je l’ai découverte, ici même, couchée dans notre lit (tu entends) avec le fils du cafetier qui tient boutique au coin de la rue. Ce jeune homme jouit d’une réputation bien établie de maquereau… Le fils du cafetier m’a été insupportable (un reste de prévention bourgeoise, Ottavio !), et je les ai mis à la porte tous les deux, après avoir rossé le bel adolescent. Mais, cette nuit-là, je suis sorti et j’ai marché au hasard, pendant des heures, sans regarder où j’allais. Je marchais toujours. Je me suis réveillé au fond du bois de Vincennes, où un gardien m’avait découvert, endormi sous un arbre. J’avais dû tomber de fatigue. C’est tout : tu viens d’entendre l’histoire complète de mes amours…

« Eh non, ce n’est pas tout ! Ecoute l’épilogue, Ottavio ! écoute l’épilogue, si tu aimes les contes qui finissent bien. En rentrant chez moi, au matin, qu’est-ce que je trouve devant ma porte ?… un chien, un chien sans maître, un pauvre chien que j’ai recueilli et qui montrait sa reconnaissance en me léchant les mains. Je vais te le montrer ; c’est le plus beau des chiens. Il se nommera Croûte et me consolera de Mariette. Tu tâcheras de l’aimer, n’est-ce pas, mon vieux ? »

Un jeune chien de pauvre race, à coup sûr, mais affectueux et gentil. Je lui sus gré d’adoucir le chagrin de Ferdinand. Mon ami l’adore, au point d’avoir passé, le mois dernier, une nuit entière, roulé dans une couverture, au pied du lit où le jeune Croûte, malade, occupait la place de son maître, cette place qui fut prise, certain soir, par le fils du cafetier.

Et voici qu’il me faut ne plus vous parler de Ferdinand. Ferdinand a quitté Paris, écœuré par les spectacles odieux que lui présentait cette ville ennemie, et ne sachant voir que ceux-là.

Il est allé retrouver la mer bleue, et les rochers blancs, et les pins qui chantent. Il vit à la campagne de la vie des paysans. Il se prétend heureux. Il promet de m’envoyer de belles olives à la récolte prochaine.

La dernière fois que je le vis, avant son départ, je lui rappelai l’engagement qu’il avait pris, jadis, de traduire en sculpture ma gueule de bourgeois. Un instant, il parut hésitant, gêné, puis :

« Toi, dit-il, tu es un ami… alors, vois-tu, ça me coupe l’inspiration : ta gueule ne vient pas… pourtant, il y aurait à faire ! »

Et ses petits yeux noirs au regard affectueux démentaient le sarcasme de sa bouche.

… Mais je garde, dans une petite vitrine à elles seules dévolue, trois précieuses statuettes en bronze de Ferdinand, trois surprenantes figurines qu’il a nommées « les Trois Disgrâces », laides, grotesques, émouvantes en leur affreuse nudité, troublantes aussi, douloureuses par l’expression où se lit tant de révolte et tant de honte : trois exemples d’un art tourmenté qui, chaque fois que je les regarde, m’irritent comme un sacrilège, et que j’aime cependant.

XXIV