Il me la conta. — Cette histoire, je l’ai répétée moi-même, quelques années plus tard, alors que je venais de finir mon service militaire, et voici dans quelles circonstances.

Mon père était mort depuis six mois. Dès le début de sa longue agonie, je ne sus plus ni penser, ni voir, ni entendre. Ces jours passés dans une chambre de malade aux rideaux tirés, cette maison où l’on ne marchait qu’à pas de loup, la crainte continuelle de parler trop haut et le spectacle surtout du combat inégal d’un homme courageux avec la mort, avaient vidé ma tête, brisé mes nerfs. Je me sentais un grand besoin d’air pur, d’espace, de liberté, après ces heures prisonnières. Je voulais souffrir sans contrainte et de toute ma souffrance, pleurer mon saoul, crier au besoin, après avoir tant de fois étouffé mes sanglots.

Je projetai donc de voyager. Une lettre affectueuse de mon amie Elisabeth, où ses parents m’invitaient à passer quelques semaines chez eux, me décida. J’irais dans ce grand château saxon bordé de fossés ; je surprendrais le passage furtif des chevreuils dans la forêt toute proche ; je causerais avec ces délicieux hobereaux dont la vie calme, égale et quotidienne avait un charme singulier. D’avance, je savais qu’eux et leur fille respecteraient ma douleur et me laisseraient souffrir en paix. Je ne fis guère attention au post-scriptum de la lettre où l’on s’excusait de ce que la maison dût être souvent pleine, à cause des manœuvres qui, cette année-là, se feraient dans les environs. J’acceptai donc et partis, un mois plus tard.

Bienfaisante influence du calme des forêts et des champs sur une blessure toute vive !… Auprès des hôtes qui m’accueillaient avec une si simple bonhomie, je commençai vraiment de me reprendre et les longues courses à cheval furent mieux qu’une distraction. En galopant sous les futaies aux arches graves, je me sentais un peu revivre. Le soir, on causait devant la fenêtre ouverte sur la nuit ; on causait longuement, non point de celui qui était mort, mais de celui qui avait vécu, de cet homme de haute taille et de noble figure que les parents d’Elisabeth avaient connu, jadis, au temps où je jouais à cache-cache avec leur fille dans un jardin d’hôtel. Il m’était doux de retrouver chez autrui le souvenir de sa démarche, de ses façons de parler, de son ironie élégante, courtoise et comique, aux détours inattendus.

Les manœuvres réunirent dans ce château quelques officiers, et nos veillées changèrent d’aspect. J’entendais assez bien l’allemand pour suivre les conversations, mais non pas pour y prendre part ; d’ailleurs ces officiers saxons mettaient leur point d’honneur à me parler en français ou, du moins, dans une langue qui tâchait à se rapprocher de la mienne. Ils semblaient de bonne compagnie et je ne m’ennuyai pas un instant. D’autre part, le spectacle des soldats qui se gorgeaient de bière aux heures de repos, dans une prairie voisine, m’amusait parfois.

Le vieux général von Herz, commandant des troupes de manœuvres me plaisait beaucoup. La première fois que je le vis, il me surprit quelque peu en engageant une conversation assez longue au cours de laquelle il interjeta soudain :

« J’ai souvent entendu parler de vous par vos amis ; j’en profite pour vous poser une question qui pourra vous sembler indiscrète ou… déplacée (dites-vous ainsi ?). Excusez-moi… Monsieur votre père était bien capitaine de zouaves, pendant la guerre, n’est-ce pas ?

— Oui, Monsieur, répondis-je sans cacher mon étonnement.

— Merci… je sais… oui, je sais que vous portez son deuil… Encore une fois, jeune homme, veuillez m’excuser. »

On parla d’autre chose.