Un jour, comme je rentrais assez tard pour le repas de midi, je vis, à table, un nouveau venu, jeune lieutenant prussien bien pris dans son uniforme, blond, avantageux et fier d’une moustache qui montait en pointe jusqu’à ses paupières. Je m’assis en face de lui. Peu après nous causions. Quoiqu’il s’exprimât en un français pur, et malgré ses bonnes façons, quelque chose me déplut en lui, dès l’abord, un je ne sais quoi d’arrogant, de satisfait, qu’accentuait encore ce sourire spécial de l’enfant gâté auquel on ne refuse rien. Le jeune comte d’Ehrenfeld semblait toujours attendre un hommage, de qui que ce fût. Il en trouvait jusque dans les miroirs, où un officier de sa figure lui disait : « Mon ami, comme vous êtes séduisant ! »

« Vous voyagez dans notre beau pays, me dit-il. Ah ! Monsieur, j’envie ceux qui peuvent admirer l’Allemagne pour la première fois : nos plaines, nos montagnes, nos forêts, nos grands fleuves… Avez-vous fait la descente du Rhin ? »

Je lui décrivis de mon mieux mes promenades en Saxe et en Bavière, le charme que j’avais trouvé à l’aspect vieillot de certaines villes à pignons, mes découvertes dans les musées, mes courses à cheval, toutes récentes et, pour finir, une tournée faite, deux ans auparavant dans le Palatinat.

Il m’interrompit en souriant :

« Oh ! oh ! Monsieur, vous êtes allé chercher les traces des soldats de la vieille France ! »

Et, d’une voix devenue soudain âpre et coupante :

« Les échos de la montagne retentissent encore du bruit de leurs abominations. »

Je levai le nez.

Il poursuivit, s’adressant aussi bien aux autres convives qu’à moi-même :

« Ils ont tout fait ! Ils ont brûlé, volé, détruit, et les filles des villages tremblaient à leur approche. Oui, oui ! je sais ! Ce sont là, comme l’on dit chez vous, les droits de la guerre…