— Mais pardon, Monsieur…

— Ces droits de la guerre, le soldat allemand les ignore. Il ne se bat que dans l’ombre de son drapeau et sous l’œil du Seigneur…

— Monsieur d’Ehrenfeld, dit notre hôte, il me semble que ce n’est ni l’heure ni le lieu…

— Excusez-moi, cher Monsieur, interrompis-je d’un air assez calme ; je conçois parfaitement que M. d’Ehrenfeld, officier prussien, ait du soldat de son pays une idée assez haute et qu’il veuille vous l’apprendre à vous-même, allemand de date plus récente, puisque saxon, mais je tiens à lui conter une histoire qui peut rectifier sur un point son jugement de patriote. »

On murmurait autour de la table. A mes derniers mots, il y eut un silence. On m’écouta.

« Les cuirassiers de Reichshoffen avaient achevé leur tâche et la bataille touchait à sa fin, lorsque mon père, capitaine au 2me zouaves, fut renversé par un éclat d’obus qui lui laboura la cuisse gauche. Il roula sous un caisson d’artillerie et resta, le front dans la boue, à se vider de sang. Quand vint l’ambulance allemande, on crut qu’il était mort, et les ambulanciers français ne s’inquiétèrent pas non plus de ce cadavre. Une demi-heure passa. Ce fut alors que huit soldats prussiens, valides, et que l’on dirigeait, je ne sais pourquoi, sur Dusseldorf, s’aperçurent que ce morceau de chair humaine donnait des signes de vie. Le sous-officier qui les conduisait fit transporter mon père et, deux heures plus tard, le blessé, pansé avec soin, fut mis dans un fourgon à bestiaux en compagnie de ces huit même soldats que l’on envoyait, sans doute, rejoindre leur régiment.

« On l’avait couché sur une paillasse, tout au fond du fourgon, en travers, et les huit soldats, s’installant de leur mieux, se mirent à causer, à fumer. De quoi parlaient-ils ? de la gloire de ce grand jour, des hautes destinées de l’Allemagne, de leur roi, du Seigneur ? Je ne sais. Mais de Woerth à Dusseldorf, la route est longue, et secoués dans leur fourgon, ces huit hommes finirent par s’ennuyer. Mon père était revenu à lui. Trop faible pour se rendre un compte exact de son état, trop fiévreux pour raisonner sur son sort, il entendait les occupants de sa geôle mouvante rire et chanter, puis marcher de long en large, puis chanter encore. Bientôt, il y eut un silence. Vraiment on s’ennuyait trop. Je pense que le fait d’avoir cueilli de la gloire sous les obus ne suffisait pas à repaître leur imagination, car l’un d’eux eut soudain une idée. Il fallait jouer à quelque jeu. Lequel ? Ils se consultèrent un instant et l’idée germa.

« Ah ! Monsieur d’Ehrenfeld, je vous assure que c’était une belle idée, une idée de choix… de choix prussien, si j’ose dire, née dans l’ombre du drapeau et sous l’œil du Seigneur. Ils firent d’abord une poule de quelque argent qu’ils portaient sur eux ; puis l’un de ces braves, ramassant un petit morceau de bois qui traînait… (le voici, Monsieur d’Ehrenfeld ! regardez cette breloque de ma chaîne de montre), le réduisit à la taille que vous lui voyez et lui fit deux encoches. Un couteau suffit à la besogne. Après quoi, profitant de ce que mon père restait couché sur le dos, un grand gaillard blond qui louchait de l’œil gauche (mon père affirmait qu’il l’eût, vingt ans après, reconnu sans peine) força ce petit baillon entre les dents du blessé, afin de lui tenir la bouche ouverte ; enfin les huit hommes valides… valides, entendez-vous, Monsieur d’Ehrenfeld ! et restant toujours, je pense, dans l’ombre du drapeau et sous l’œil du Seigneur, se mirent en ligne et, très proprement, très loyalement, sans tricher, sans user de ruses, jouèrent l’argent mis en commun… jouèrent à qui cracherait le plus près de la bouche de mon père. Il se débattit, s’évanouit, ayant arraché un de ses pansements, et, deux heures plus tard, fut retiré du fourgon, couvert de sang et de crachats. »

Debout, les joues violettes de rage, M. d’Ehrenfeld me menaçait :

« Monsieur, vous en avez menti ! »