Je levais déjà mon verre pour le lui jeter à la figure, lorsque la porte de la salle à manger s’ouvrit et nous vîmes entrer ce grand vieillard avec qui j’avais causé quelques jours auparavant, le général von Herz. Tout le monde se leva. Les officiers saluèrent.

« Que se passe-t-il donc ? » demanda-t-il en allemand.

D’une voix fiévreuse, mais, je dois le dire, avec beaucoup d’exactitude et de scrupule, le lieutenant d’Ehrenfeld fit, sans en rien oublier d’essentiel, le récit de la scène qui s’achevait et cita mes dernières paroles…

« Je viens de dire à Monsieur N. qu’il en avait menti. »

Le général comte von Herz ne répondit rien, tout d’abord. Il tirait les pointes de sa barbe ; il regardait beaucoup plus loin que cette table, ces hommes, ces murs, tout au loin, tout là-bas… et, d’une voix un peu sourde :

« Ce n’est pas à vous, jeune homme, dit-il, que je puis m’adresser, mais à vous tous, Messieurs. Je regrette d’être forcé de déclarer que cette histoire est strictement véridique, étant donné que je dus moi-même, sur le quai de la gare de Dusseldorf, retirer d’un fourgon à bestiaux le père de Monsieur, officier de zouaves, s’il m’en souvient bien, et qu’il était en effet couvert de sang et de crachats.

« Rasseyez-vous, Messieurs. Lieutenant d’Ehrenfeld, vous prendrez, pendant quinze jours, les arrêts de rigueur. Veuillez agréer, Monsieur N., mes sincères excuses pour la haute inconvenance d’un de mes officiers. »

XXV

Ces causeries avec mon père… j’en retiens mille détails divers qui m’intéressent, qui me font réfléchir. Elles me troublent parfois, mais en ai-je compris l’essentiel ? Je le crois, tout d’abord ; bientôt, un doute survient. Je tâche de me rappeler les paroles prononcées, samedi dernier, au crépuscule, alors que l’ombre, dans le bureau de Papa, était si douce et les senteurs qui montaient du jardin, si bonnes à respirer. Je reconstruis les phrases entendues, je les médite ; cependant mon inquiétude persiste. Pour la dissiper, Dalsant serait précieux. Quand je m’adresse à lui, patiemment il écoute le résumé que je lui propose, il songe, quelques instants, puis il conclut et tout me paraît clair.

« Il ne faudra jamais te contenter de peu, me disait papa. Tu prends des habitudes avec une facilité qui me surprend. A tes yeux, quelque chose de médiocre devient vite très admissible : tu t’y es déjà fait, tu n’en remarques plus la pauvre qualité. Elle t’aurait déplu, avant-hier, mais tu ne l’as pas tout de suite estimée. Aujourd’hui, tu l’acceptes ; tu trouverais au besoin de mauvaises raisons pour la vanter. A cela je vois un danger : mieux vaut se donner de la courbature en essayant d’atteindre le but hors de portée que de cueillir par paresse le fruit qui se présente trop aisément sur une branche basse, et qui s’offre à la main.