« C’est maintenant, Ottavio, que tu m’apportes mon sac !… tu n’es pas essoufflé, je pense ! »
La révélation que je fis aussitôt me servit d’excuse.
Deux jours plus tard, je notai de nouveau l’absence d’Angélique.
« Allons l’entendre, dit maman ; le salon est à tout le monde ; inutile de nous cacher. »
Angélique ne témoigna d’aucune surprise. Se contentant de nous ignorer, nul signe d’agacement ne passa sur son visage. Elle jouait, cette fois, la partition d’Orphée et l’on pouvait deviner entre ses lèvres frémissantes mais muettes les paroles qu’elle se chantait à elle-même. Nous revivions, maman et moi, la douleur du poète. Et ce fut ensuite Siegfried-Idyll de Wagner qui nous transporta dans la forêt magique peuplée d’un innombrable murmure…
Emotion très différente de celle que nous procura, plus tard, le jeu de mon ami Michel Rabier, toujours animé d’un souffle dyonisiaque qui n’eût pas convenu, je pense, à la frêle Angélique ; pourtant cette interprétation était noble, haute, et profond l’enchantement que l’on subissait.
« Je l’aurais si volontiers remerciée ! de si grand cœur ! disait maman, une demi-heure plus tard, mais quelles paroles adresser à cette personne glacée qui se retire sans tourner la tête ? Elle passait devant nous comme devant deux fauteuils ajoutés au mobilier… N’importe ! elle m’a fait bien plaisir. »
Nous profitâmes souvent de l’occasion offerte et toujours avec joie. Cependant, des nouvelles survinrent qui changèrent le cours de mes pensées. Je me sentais mécontent, préoccupé : le passage en France d’une parente venue de très loin m’obligeait à rentrer chez moi pour quelques jours, et l’idée d’abandonner maman, trop faible encore pour m’accompagner, ne me souriait guère. Nous avions à ce sujet, sous notre tente de la plage, de longues discussions où je montrais l’humeur la plus noire et qui ne menaient à rien qu’à nous agacer tous les deux.