Je pars demain, très peu satisfait. Puisque, en ce moment, Angélique joue un menuet que je crois être de Rameau, j’entre une dernière fois au salon, pour passer le temps, ce temps qui me paraît n’en plus finir. A peine me suis-je installé qu’Angélique cesse de jouer, se lève, vient vers moi, s’arrête, un peu interdite, et me parle ainsi :
« Monsieur, je vous assure que je n’ai nullement l’habitude d’écouter aux portes, ni même aux coins des tentes de la plage… Sans doute forciez-vous un peu le ton, hier après-midi, car j’ai surpris, malgré moi, quelques phrases de la conversation que vous teniez avec madame votre mère. Par suite, je vous sais inquiet de la laisser seule, à cause d’un voyage urgent. Si ma proposition vous agrée, Monsieur, je veillerai sur votre malade pendant cette absence. J’ai une longue habitude de ces soins et tâcherai aussi de la distraire de mon mieux en lui faisant de la musique, puisqu’elle semble la goûter.
« Je vous serais reconnaissante de me répondre, ce soir, brièvement, sans politesses superflues… A bientôt, Monsieur. Oh ! j’oubliais de vous dire que j’ai reçu, hier, la partition, tout récemment parue, de Pelléas et Mélisande, l’œuvre nouvelle de Debussy dont certains font grand cas. Son déchiffrement pourrait présenter de l’intérêt. »
Que la voix fût froide, l’attitude guindée, je n’y prêtais pas attention : c’est par son regard que s’exprimait cette femme singulière, à ce regard seul qu’il fallait répondre ; je le fis, dans la mesure de mes moyens réduits par un peu de stupéfaction.
Ainsi débuta une amitié de plus de vingt ans.
Dès le retour, je me rendis compte de quelle tranquille diligence Angélique avait fait preuve pendant les quatre jours que dura mon voyage et par quelles attentions délicates elle s’était assurée tout de suite la sympathie souvent rétive de maman.
« Ah ! je t’assure, Ottavio, que je ne m’ennuyais pas en sa compagnie ! Elle se trouvait toujours là au moment précis où j’avais besoin d’elle, sachant causer, sachant se taire, me distrayant par des remarques inattendues qu’une autre n’eût pas faites, me charmant par la musique dont elle est toute pénétrée, fort cultivée, sans ombre de pédanterie, ironique sans méchanceté, observant les gens et les choses : un enfant qui joue, un oiseau qui chante, un passant, une nuance de paysage… et cela à sa manière qui n’est certes pas celle du voisin… n’insistant jamais, surtout, de même que, dans son jeu musical, jamais elle ne souligne un effet. Ah ! combien je regrette que le coin de province où elle habite soit à l’autre bout de la France et que nos rencontres risquent d’être rares ! »
Elles le furent : maman disait vrai.
Huit jours plus tard, Angélique me faisait ses adieux.