« Votre mère a été de la dernière indiscrétion, et je l’en remercie. Puisqu’il vous plaît, Monsieur, de me nommer Angélique, ne vous gênez pas. Dorénavant, je serai donc Angélique, pour vous. Est-ce entendu ?…

« Merci, Ottavio… Il paraît, en outre, que votre paresse en matière épistolaire est inqualifiable. Je vous en voudrai beaucoup de ne pas m’écrire régulièrement. Lorsque j’aime les gens, je deviens très exigeante. Vous vous le tiendrez pour dit, n’est-ce pas ? Votre mère a mon adresse, j’ai la vôtre. Une poignée de main… Au revoir ! »

Je garde d’elle des lettres précieuses que je relis souvent. Angélique a su me suivre : elle s’est réjouie avec moi et, du même cœur compatissant, désolé ; elle comprend une souffrance sans qu’on ait la peine de rien lui expliquer : elle la devine. Elle partage de bonne grâce les plaisirs de son ami ; elle se tient au courant de ses ennuis, de ses inquiétudes et trouve la phrase simple et juste qui les allège…

Mais j’y pense ! Voilà plus de quinze jours que je n’ai écrit à Angélique. Je ne voudrais pas recevoir d’elle une semonce : le ton de certains de ses billets est parfois assez dur. Je devance donc l’amicale réprimande qui ne tarderait guère :

« Paris, le 23 décembre.

« Ma chère Angélique… »

XXVII

Je ne m’en rendais pas compte et les quelques mouvements d’impatience, les fugitifs mais très ironiques sourires que papa se permettait parfois n’avaient pas suffi à me le signaler : je devenais ennuyeux, cruellement ennuyeux et mettais à provoquer cet ennui une assiduité sans égale. Je me spécialisais à tel point dans les belles-lettres que rien d’autre ne m’intéressait plus, ou c’est alors que je trouvais à y revenir par quelque digression sournoise. Je lisais toujours avec gloutonnerie, mais au lieu d’assimiler ces lectures en silence, je faisais d’elles le sujet d’un incessant bavardage et n’épargnais mes commentaires à personne.

Quand j’admirais, la moindre critique me mettait hors de moi. Si juste qu’elle pût être, je ne la discutais pas, je la niais tout de suite et m’en indignais comme d’un blasphème ; or l’indignation pousse à l’éloquence. Quand je n’admirais point, quand l’œuvre m’était hostile ou simplement indifférente, quel haussement d’épaules dédaigneux, pour accabler ce béotien qui se permettait d’aimer une œuvre qui ne savait pas me plaire, pour lui fermer le bec et parler à mon tour ! Le reste du temps, je le passais en éloges, déclamations, essais d’apologétique souvent maladroits où je m’embrouillais, mais d’où je sortais vainqueur, à mon avis, du moins, en imposant ma façon de voir, la vraie.

De plus, j’affectais, sitôt que l’art était en cause, un air concentré, réfléchi qui faisait bien augurer des pensées profondes prêtes à cristalliser dans ma cervelle. Que cet art fût plaisant, grave, bouffon ou dramatique, je l’envisageais de même : on ne devait pas s’approcher du temple, le sourire aux lèvres. Ce sont les petites gens sans foi, sans mœurs, qui vont cueillir des fleurs sur les coteaux modérés, moi je ne fréquentais que les cimes de l’altitude desquelles je me croyais, en outre, seul juge.

A cette époque, j’étais étudiant et dus persécuter plus d’une fois mes pauvres camarades par mon intolérance. La nouvelle vie que je menais m’avait surpris. Séduit d’abord par sa gaîté, il me fallut bâtir en moi une cloison étanche, pour que mon austérité devant l’art ne m’empêchât pas d’accueillir la joie qui s’offrait, qui me tentait fort, car je restais jeune… Mais comment faire ? comment, surtout, résister à ce besoin qui me possédait de répandre à tout bout de champ la bonne parole, de ramener dans le droit chemin l’aveugle et l’insensé, de mettre en fuite, par la vertu de mes discours, les mauvais démons ? La vieille dame qui dansait jadis à l’Opéra et tourbillonnait au clair de lune, chaussée de satin noir, m’avait-elle, du fait de son ascendance suédoise, transmis le goût du prêche et de la conversion ?