Un matin que je m’exaltais ainsi, à propos des vers de je ne sais plus quel poète symboliste, que j’en vantais le mérite inégalable, que j’en citais de mémoire des strophes nombreuses, beaucoup trop, au gré des auditeurs, mon camarade Michel Rabier que je connaissais à peine s’approcha, écouta quelque peu, puis interjeta sur un ton assez autoritaire :
« Mais toi, mon vieux, es-tu fichu d’écrire des vers qui tiennent sur leurs pattes ? Ça se saurait, je pense ! alors épargne-nous les vers des autres : tu embêtes tout le monde et tu perds ton temps. »
Inutile, n’est-ce pas, de relever l’ineptie du propos ? elle était manifeste. Je m’éloignai dignement, sans rien répliquer.
Or, le soir de ce même jour, je revis Michel Rabier à une réunion d’étudiants. Il menait le train. On chantait des chœurs d’une parfaite obscénité, on poussait des hurlements, on entonnait de la bière, tout cela dans une atmosphère épaisse de tabac. Je me joignis au vacarme, je tâchai de m’y distinguer et ne fus bientôt plus qu’un garçon de dix-huit ans qui s’amuse sans arrière-pensée ni contrainte.
La nuit passait ; il ne restait dans la salle qu’une dizaine de camarades épars. Le bruit avait cessé ; on s’apprêtait à lever la séance, mais par les fenêtres grandes ouvertes, il entrait, maintenant, une fraîcheur délicieuse qui invitait à rester encore.
Je vis Michel Rabier traverser la salle et s’asseoir au piano ; il se mit à jouer ; il chantait aussi, d’une voix rude et juste ; il s’exaltait, lui aussi, pour mieux nous rendre la splendeur de l’œuvre interprétée… et ce fut le sublime passage des Maîtres-chanteurs où Hans Sachs enseigne à Walther l’amour et le respect de son art. C’était Hans Sachs en personne, je ne pouvais le voir autrement. Ce gros garçon barbu qui, une heure avant, hurlait des refrains immondes mettait sa voix au service de l’art le plus noble, le plus émouvant.
Ah ! je ne songeai pas un seul instant à dire : « Es-tu fichu de composer de la musique ?… ça se saurait ! » Il ne nous embêtait pas, lui ! Il nous ravissait ! Par la grâce du sort, j’avais trouvé sur ma route un animateur.
Je n’indiquerai pas explicitement le lieu où cette nuit s’acheva, mais là, encore, Rabier n’était-il pas tout pareil : vivant, joyeux, plein d’enthousiasme et paraissant à sa place, oui, même là ?… Lorsqu’aux approches de l’aube, nous quittâmes les quais du port pour rentrer enfin chez nous, notre causerie se perpétuait sous le clair de lune finissant.
« Il ne faut pas trop m’en vouloir, me disait Rabier, si je t’engueule quelquefois : ce sont des façons de parler… et puis, vois-tu, avec la vie que nous menons, on n’a pas le temps d’être poli : la forme est sacrifiée… N’importe ! ça m’agace de te voir profiter si mal de tes lectures. On dirait vraiment que les beaux vers, la belle prose que tu lis, tu les laisses dans le livre au lieu de les porter en toi. Alors, quand tu parles de ces choses, elles prennent tout de suite un air de citation entre guillemets, un air mort, un air de conserve. Tu sais, mon vieux, les beaux vers me font plaisir à moi aussi, mais j’aime qu’ils flambent, qu’ils fument, qu’ils résonnent ou qu’ils me proposent des images. Les vers en conserve, frigorifiés, ne me disent rien : j’ai besoin de les goûter frais, de les revivre. Tu les revis peut-être pour toi-même, mais pas encore pour autrui.
— Je veux bien, répondis-je, mais de quelle façon m’y prendre ?