— En te mettant à la cuisine… Oh ! je ne plaisante pas. Il y a des gens qui prétendent (de pauvres imbéciles sans odorat ni goût) qu’un bon plat est toujours bon, que l’on connaisse ou non la recette. Ils ne savent pas manger, les misérables ! Un plat qui me semble digne de ma gueule, je l’analyse tout en le mangeant, je l’étudie ; il m’explique sa qualité, il me la démontre. On se trompe parfois : les sauces donnent de singulières déconvenues… et dans tous les arts, je crois… Toi, tu n’aimes pas la poésie en gourmand : si tu savais le métier du poète (je dis bien : le métier), si tu te rendais mieux compte de la facture du vers et l’étudiais de près, le poème te donnerait une joie plus grande, ton émotion s’augmenterait, serait plus ample, plus profonde, car tu distinguerais mieux le passable de l’excellent, le curieux du beau. Les petites choses t’apparaîtraient vite sans intérêt, les grandes à leur taille… et l’inspiration du poète gagnerait encore en mystère pour te donner une joie plus complète. D’ailleurs nous reparlerons de ces questions, puisqu’elles t’intéressent. »
Je le dirigeai vers la musique : il se laissa faire et promit de me fournir avant peu, avec un clavier sous les doigts, mille exemples de ce qu’il me disait.
Nous nous étions assis sur un banc. A l’orient, le ciel s’éclairait déjà, la nuit se teintait de mauve. Soudain, la voix de Rabier me parut changée.
« Hein ! disait-il, ça te dégoûte, mon garçon, de nous voir finir notre journée à l’heure où tu commences la tienne ?… »
A qui parlait-il ?
A un jeune passant, fort loqueteux, qui, sans doute, se rendait à son travail.
« … Je me dégoûte aussi ! Assieds-toi là et prends un cigare. Tu nous feras plaisir. »
L’homme s’assit. Bientôt après, ils causaient et, déjà, se sentant en confiance, notre invité de l’aube s’exprimait plus librement, répondait sans nulle gêne à Rabier qui l’interrogeait sur sa famille, son travail, ses joies et ses ennuis.
Nous nous levâmes.
« Merci pour le cigare… Monsieur.