« As-tu revu Jeanne de Luce?
— Non, certes! et je ne la reverrai pas. Depuis ce souper au cabaret, avec Brigneux, soirée mémorable, elle raconte ma crise de nerfs à qui veut l'entendre, sur un ton dramatique des plus réussis, paraît-il, avec des variantes. Me voilà maintenant classé, étiqueté, grâce à elle et à Brigneux qui ne laisse pas de dire son mot, (sans oublier la charmante Boule) : je suis le jeune homme hystérique, en attendant mieux… une spécialité, un numéro de café-concert! Il faudra un certain temps pour qu'on l'oublie dans le petit monde de ceux qui boivent devant des tziganes. Je n'ai aucun désir de voir Jeanne de Luce. D'ailleurs, les jolies filles de sa classe ne manquent pas à Paris ; je sais où les trouver.
— Dis-moi, Jacques, as-tu gardé l'adresse de ta petite amie?
— Quelle petite amie?… Roublard! Tu y reviens… Oui… peut-être irai-je lui faire une visite. »
Gautier se tenait le menton d'un air grave.
« Il me faut maintenant aborder un sujet d'importance très supérieure. Je te dirai donc, courtoisement, que tu m'as invité aujourd'hui à déjeuner, qu'il est une heure, que j'ai grand'faim! Rien ne justifie ta cruauté. C'est mal de me traiter ainsi, Jacques!
— Mon pauvre ami! »
CHAPITRE XV
L'IDOLE INTERPELLÉE
Durant les quelques semaines qui suivirent, Damien passa presque toutes ses soirées avec sa mère ou Gautier Brune. Il rentrait chez lui tard, et parfois en tremblant. Depuis longtemps, son bureau lui faisait peur, mais il lui fallait maintenant un véritable courage pour soulever la lourde tenture qui en masquait l'entrée. Toutefois, il s'obstinait, par une façon d'amour-propre. Il n'en souffrait pas moins. Il se réveillait, le visage fatigué, vieilli, les traits tendus ou bien gonflés comme par une ivresse de la veille. Un matin, Louis s'était permis de murmurer, sur un ton très respectueux, en apportant le café au lait : « Monsieur a mauvaise mine ; Monsieur devrait aller se reposer à la campagne ; Monsieur travaille trop. »
« Le pauvre garçon, pensa Damien, s'imagine que mes heures de bureau sont occupées tout entières par du travail! J'aimerais bien qu'il eût raison! »