L'après-midi de ce même jour, Jacques, debout devant la cheminée de son bureau, roulait soigneusement une cigarette. — A ce moment, l'idole se gratta la jambe… Jacques savait, il était sûr que l'idole se grattait la jambe. Il leva les yeux. L'idole s'arrêta.
« Et voilà qui serait encore un bien autre supplice, s'il me fallait, pour que mon bonhomme ne bougeât pas, ne jamais le quitter des yeux. »
Il s'absorba dans cette pensée atroce. Elle convenait à son état présent. Il se sentait l'âme lourde, le corps lâche, les reins brisés par sa dernière insomnie. Un instant, le souvenir de Marguerite lui revint, avec le souvenir d'une nuit charmante, mais l'idole était là, qui réclamait son attention.
« Alors, je resterais toute la journée dans un fauteuil, le regard immobile, fixé sur mon cauchemar. On viendrait me rendre visite, Brigneux peut-être, ce cher ami! ou bien Boule accompagnée de Jeanne de Luce… Je causerais, mais sans tourner la tête. Ils pourraient échanger tout à leur aise des regards apitoyés… Enfin Louis et la garde-malade, car je m'offrirais une garde-malade, me porteraient sur mon lit quand le sommeil m'aurait fermé les yeux…
« Ah! ce serait joyeux!… oui, mais de cette façon, il ne bougerait pas ; il ne bouge pas, en ce moment! Si, parfois, il m'embête, moi, par contre, je le fascine. C'est ma revanche! Avoue-le : je te fascine, vieux singe! De plus, il ne peut quitter sa planchette qui est bien étroite. Dure épreuve ; je devrais me mettre à sa place! En ne bougeant plus, à la longue, il s'ankylosera… Jamais il n'essaye de se promener dans mon bureau… Il ne peut pas! »
Jacques éclata d'un rire aigre qui lui fit mal.
« Il ne peut pas! Faut-il donc plaindre le vieux singe enchaîné, au lieu d'en avoir peur et de claquer des dents? »
Damien s'était penché un peu pour allumer sa cigarette. Tout à coup, il se dressa avec violence.
« Qu'est-ce que tu fais? cria-t-il. Qu'est-ce que tu fais là! »
Assise sur l'extrême bord de sa planchette, l'idole paraissait vouloir sauter à terre. Jacques la vit hésiter, mesurant la distance de la console au tapis, se retirant, essayant encore. Il s'était jeté sur le divan, à l'autre bout de la pièce. Il enfouissait son visage dans les coussins, puis, risquant un regard oblique vers la cheminée ou la fenêtre, il voyait toujours l'idole qui calculait son élan. De nouveau Jacques se roula dans les coussins, et il criait :