Jacques s'interrompit.

« La perdre ainsi, songeait-il, c'est insensé! c'est indigne et monstrueux!… ce n'est pas vrai! »

« Ma douce amie, nous nous aimons avec tendresse, avec passion. J'aime tout en toi : ton corps, ton esprit, ta bonté, le charme qui vient de toi, le parfum qui émane de toi, et ce jeune regard, si beau! Pourtant, je te fais du mal, tu le sais! et j'ai peur, devant l'avenir d'angoisse et de douleur que tu te prépares en m'aimant. Marguerite, j'ai peur pour toi, j'ai peur aussi pour moi, j'ai peur du remords que j'aurai… car je te détruis, moi qui t'aime tant! et, à cela, il n'y a qu'un seul remède : nous séparer. »

« Mais, s'écria Jacques, nous séparer… les mots ont un sens, tout de même! Nous séparer, c'est me trouver loin d'elle, loin de son corps! ne plus sentir son bras nu autour de mon cou, ni ses jambes contre mes hanches! c'est ne plus l'entendre respirer près de moi, parler, rire, vivre à côté de moi, prendre du plaisir tout contre moi! »

Et Damien ne pouvait ni l'admettre, ni le concevoir. Il se répétait avec une obstination puérile que ce n'était pas vrai, et, ce disant, il ne savait pas, au juste, ce qu'il voulait dire.

Il écrivit encore.

« A l'époque où tu m'as connu, Marguerite, j'étais un pauvre être que ses nerfs tourmentaient, qui n'en pouvait plus, qui se serait, un jour, cassé la tête contre les murs. Tu lui as révélé cette joie d'aimer qu'il confondait jusqu'alors avec l'agrément d'un plaisir banal que l'on trouve sans peine et, par ton amour, tu l'as, je crois, humanisé. Il a repris goût à la vie, en apprenant de toi quel délice c'était que de vivre. Ah! Marguerite! tu ne peux deviner la façon nouvelle dont mon cœur battait quand tu me disais : « mon ami chéri! »

Et Jacques se murmurait à lui-même :

« Tu entends! jamais plus elle ne te dira : « mon ami chéri! » jamais plus! »

« Je ne retournerai pas à la campagne avant mon départ et je te demande bien tendrement, bien humblement, de ne pas venir ici. Vois-tu, j'ai tout juste le courage qu'il me faut… tout juste, Marguerite! Tu paraîtrais devant moi, que je me jetterais aussitôt à tes genoux pour te demander pardon, et ce serait un misérable geste, vilain, un geste lâche!

« Demeure chez toi, douce amie ; je dis chez toi, car je veux que tu vives dans cette propriété qui te plaît, à laquelle tu t'intéresses et que j'achèterai demain. Sois-en la fermière vaillante, bien portante, occupée de ses bêtes, de ses arbres, de ses fleurs. Tâche de t'y faire une vie tranquille… Ne m'oublie pas, garde-moi comme un souvenir auprès de toi… Je donnerai à Gautier des instructions pratiques pour qu'il te les transmette. Adieu, Marguerite! Sois heureuse, sans m'oublier! Adieu! »