— Quelle erreur, Jacques! ta mine est bien trop mauvaise. Couche-toi sur la chaise-longue, fais une sieste avant le dîner. Tu dîneras ici.

— Oh! volontiers! seulement, passe-moi d'abord le téléphone : je voudrais dire à Louis de me préparer une petite malle pour l'Angleterre, et ma valise. N'oublie pas, Gautier, que je quitte Paris demain… que c'est presque le grand départ!

— Je m'en souviens, dit Gautier ; je n'aurais garde de l'oublier. Vraiment, Jacques, je t'aime beaucoup. »

CHAPITRE XXVII
LA JEUNE FERMIÈRE

Le lendemain, Jacques trouvait M. Sandgate au rendez-vous convenu. Ils partirent pour l'Angleterre et Jacques vécut un mois à la campagne, dans une maison confortable, élégamment rustique, entourée de gazons nets, de fleurs choisies, de beaux arbres décoratifs en leur verte antiquité. A ce foyer, il reçut le plus chaleureux accueil. On le considérait déjà comme l'ami d'Edwin, l'ami auquel Edwin, ce fils, ce frère, cet oncle chéri, serait sans doute confié, lors de son prochain et glorieux voyage en Perse. Damien et son futur compagnon travaillaient, le soir, dans une grande bibliothèque bien fournie des livres qui leur seraient utiles, d'autre part, les journées s'écoulaient vite, occupées par les jeux et les rires des enfants, par des promenades à pied, des courses à cheval. Seules les nuits de Jacques étaient douloureuses à vivre. Avant de s'endormir, il se répétait encore, il se répétait sans cesse les quelques mots du billet reçu deux jours après son arrivée chez Sandgate et dont il voyait parfois se dessiner dans l'ombre l'écriture tragiquement brisée :

« Mon ami aimé! — Non! ne viens pas! Je te répondrai lundi prochain. Je ne pourrais pas, avant! J'ai besoin de quelques jours encore, pour pleurer.

« Marguerite. »

Le mercredi suivant, il lisait d'elle une lettre plus longue, pathétique par l'effort manifeste qu'elle révélait.

« Mon ami aimé.

« Je n'en peux plus! J'ai, comme toi, tout juste assez de courage… Ah! tout juste!… mais Gautier m'écrit qu'il faut rester calme. Alors, je tâche. C'est dur. Pour m'aider, je prie. Ayant beaucoup prié depuis ton départ, je me décide à t'écrire ceci.

« Jacques, tu me montres mon devoir et, parce que je t'aime tant, je vais accomplir ce devoir, malgré tout, jusqu'au bout. Maintenant, je n'oserai plus faiblir. Tu viendrais ici que je m'enfuirais peut-être! La photographie de ta mère, la belle photographie que tu m'as donnée, est devant mes yeux : Mme Damien me regarde. Quand mon chagrin sera trop gros, quand j'hésiterai, je lui dirai : « Madame, que dois-je faire? » et je suis sûre que, chaque fois, elle me répondra.

« Jacques, je serai une honnête fille. Ta fermière doit être une honnête fille. Cette ferme va me donner du travail, beaucoup, souvent du tracas, mais aussi, j'espère, bien de la satisfaction. Gautier me dit qu'il viendra me voir, de temps en temps. Il pourra se rendre compte que je suis une fermière scrupuleuse. Tu sais, Jacques, j'ai un peu de connaissance des affaires de la campagne ; ce sera mon plaisir de te le prouver, un jour ; et puis, ce que je ne sais pas, je l'apprendrai. Merci de ta grande bonté, mon ami aimé, je la sens bien profondément, et aussi ta peine à me quitter.

« Envoie-moi, si tu as un moment pour ça, un livre pas trop difficile sur la Perse. Je voudrais te suivre un peu. Et j'ai encore quelque chose à te demander. Permets-moi de ne plus te tutoyer. Une fermière ne tutoie pas le maître. Ce n'est pas convenable.

« Adieu, mon maître. Faites un bon voyage. Je ne trouve rien d'autre à vous dire. Tout le reste, je le garde dans mon cœur.

« Votre fermière dévouée :

« Marguerite Dumont. »

Un mois plus tard, Sandgate et Damien causaient devant l'écurie où ils venaient de ramener leurs chevaux, après une promenade.

« Mais oui, Damien, vous êtes un excellent cavalier, très sérieux et qui ne s'absorbe pas dans les détails de manège. Cela vous servira en Perse.