« Je vais atteindre à l’extase ! »
Ils s’unirent bouche à bouche. Un nid gazouillait quelque part près de leurs têtes. Sylvius, appuyé contre l’épaule de la nymphe, étendait son corps sur un des longs bras dont l’écorce amollie avait des souplesses merveilleuses. Il sentait l’hamadryade vivre et le cœur végétal, par de sourds battements, refouler vers la pointe de ses branches son sang décoloré.
« Je vais atteindre à l’extase ! se disait-il, vibrant d’une crainte délicieuse. Je vais atteindre à l’extase ! »
Il n’était attentif qu’à lui-même, et, parcouru par les premiers frissons d’un plaisir qui déjà lui rendait la peau rugueuse, il se sentait près de cueillir un laurier inattendu. Mais, à l’instant même où, si parfaitement, le jeune homme et l’arbre se mêlaient, à l’instant où Sylvius, entouré de bras et de branches, ravi de chants et de baisers, frôlé de feuilles et de caresses, heurtait sa poitrine à la poitrine de la nymphe, il se détacha un peu de cette étreinte, puis resta immobile et attentif.
Un couple de promeneurs venait de s’asseoir au pied du saule. Sylvius les voyait déjà enlacés et se murmurant des paroles sur les lèvres. Flasque, informe, répandue, la femme était une prostituée de garnison, l’amant, un jeune soldat. — Sylvius l’entendit parler. La voix montait entre les bras du saule, non comme une voix humaine, mais telle que s’exhalait la voix de l’hamadryade, indistincte, sans vocables, vraie voix de l’esprit, et le jeune soldat, secoué par le rut de la mégère qu’il tenait sous lui, semblait dire… disait assurément :
« La nuit n’était pas plus belle quand Ferida m’embrassait les yeux de ses petites lèvres dures… la lune n’était pas plus blanche ! Les arbres n’étaient pas plus verts quand elle venait à moi, un bracelet de cuivre cerclant son pied et joyeuse à cause de ses douze ans et de son amour… Les mousses n’étaient pas plus molles !
« J’allais la rejoindre, quand les camarades dormaient, au bas de la côte de Tlemcen. Elle m’attendait sur le bord de la route… Ensemble nous entrions dans le bois… Elle était si nue sous le chiffon bleu qui ne pouvait à la fois cacher ses hanches et sa poitrine… Elle n’avait pas encore de seins et riait toujours ! On entendait dans le bois des bruits mystérieux comme ceux des histoires que l’on raconte à la veillée… Ferida s’éloignait un peu, me regardait, la tête sur l’épaule, puis elle courait à moi, soulevait sa jupe, en voilait son visage et collait le long de mon corps son petit corps excité… Ses cheveux étaient chargés de narcisses, elle avait le goût d’une grenade mûre…
Et maintenant il faut aimer cette outre de chair parce que j’ai quitté Ferida, et les minarets, et les fruits qui fondaient dans la bouche… Pourtant la nuit était pareille, alors, et comme aujourd’hui, les étoiles jonchaient le ciel, plus nombreuses que les grains sur l’aire !… Comme aujourd’hui !… comme aujourd’hui !… »
La fille prononçait des mots gras et tendres. Le soldat se délivra d’un soupir.