Et Lautonne ne disait mot, mais contemplait ce saphir démesuré comme il eût contemplé une femme.
On était près d’un port artificiel qui dépendait sans doute d’une propriété des environs, car il s’y balançait un petit yacht désarmé, dressant son mât nu près d’une cabane en planches. Cela faisait tout un joli sujet de paysage, avec des rochers verts, des rochers bleus, des rochers noirs et quelques pins.
Déjà Lautonne et Clorinde se caressaient quand Blaise les appela.
« Venez par ici, je vous prie, j’aurais un mot à vous dire en particulier. »
Il murmura des phrases sourdes, puis, comme Vincent et la muse se récriaient, il éleva la voix :
« Oui, je vous quitte ! Rien, ni supplications ni prières, ne me fera changer d’avis. J’en ai assez de ces promenades où, pour tout salaire, je gagne chaque soir une lourde lassitude. Je ne fais pas aux dieux l’injure de les croire assez neurasthéniques pour avoir créé un dragon de ma taille dans le seul but de le voir souffrir. Eh bien ! je vais chercher ma part de bonheur ! Je m’en vais ! Vous me demandiez de vous conduire vers une mer très bleue : la voici à vos pieds. J’ai donc tenu mes engagements. Si vous désirez continuer votre voyage, cherchez quelqu’un d’autre. Ne dirait-on pas que je suis le seul monstre ici-bas ? Il n’y a donc plus de licornes ? plus de sphinx ? plus de léviathans ? Se pourrait-il que l’oiseau Rok eût perdu ses ailes, que Béhémoth fût mort ! la Tarasque sans force et Pégase fourbu ? Allons ! j’en ai déjà trop dit ! Je vous salue, Lautonne, et vous, madame, aussi. Adieu, M. Persane, croyez que je suis tout aise de vous avoir connu. »
Il s’éloigna d’une allure de plus en plus rapide, sans tourner la tête. Un moment on le vit encore au sommet d’une colline et contre le soleil, beau dragon de sinople, lampassé de gueules, sur champ d’or, puis il disparut.
Sylvius regrettait Blaise, Lautonne avait l’air vexé, Clorinde haussa les épaules.
« Quel sot ! Bah ! nous voyagerons par mer. »
Et, de fait, le petit yacht propret engageait aux plaisirs nautiques.