Bien que Lautonne jugeât la précaution superflue, Sylvius s’en fut au village voisin demander si le bateau pouvait être loué. Il revint, chargé de provisions et accompagné d’un matelot. On sortit de la cabane les voiles et leurs agrès, puis, comme le matelot offrait ses services :
« Inutile, dit Lautonne, je connais la manœuvre.
— Etes-vous bien sûr ?… murmura Sylvius.
— En doutez-vous ? »
Sylvius se tut. — Une heure plus tard, ils filaient au plus près de la brise.
Lautonne n’avait point vanté à tort ses vertus nautiques. Ce yacht, l’« Opale », à demi ponté, rapide et de formes fines lui obéissait comme Pégase. Il s’était assis auprès de Clorinde qui tenait la barre, et Sylvius dont on avait refusé l’aide avec mépris, se tenait à l’avant, morose et silencieux. Quant à Chrysolet, couché à plat ventre, l’oreille contre les planches, il écoutait le murmure incessant que faisait l’eau sur la quille et battait le pont de ses petits pieds d’or.
Sylvius songeait, son sabre entre les jambes. Ah ! que lui importaient l’harmonie de la voile blanche contre le ciel et les nuances délicates de la mer ! L’ennui prodigieux qu’il ressentait fortifiait en lui la volonté d’arrêter là ses aventures. Il s’y était engagé pour se rapprocher de Clorinde, et, depuis leur départ, à peine lui avait-elle adressé vingt paroles, — celles-là narquoises ou glacées ! — Mais dans une heure, quand ils seraient rentrés au port, il irait à Marseille, ville proche, et de là gagnerait Paris en chemin de fer, dans un compartiment bien capitonné où il dormirait à l’aise. Lautonne pouvait se rendre sur les rives de Thulé, et Clorinde le suivre. Il n’y ferait point opposition.
De parti pris, les deux amants semblaient vouloir humilier Sylvius par le paysage de leur bonheur. C’était une allégresse qui tournait en nature, un poème ininterrompu de joie, un « donne-moi tes lèvres » sans fin. Odieux spectacle pour un homme ennuyé, qu’une couple de bouches souriantes ou qui se baisent. Persane se sentait dépassé par ce bonheur, de même qu’il s’était senti dominé par tous les événements où il avait joué un rôle… dominé à tel point qu’il se perdait dans leur ombre. Désireux d’avoir rang de héros dans son propre roman, il n’y tenait emploi que de comparse. Il était celui qui ferme les portes, qui paye les notes, qui introduit les nouveaux acteurs et les salue bien humblement quand, après avoir fait leurs trois petits tours, ils s’en vont.
Lautonne souriait, Clorinde souriait. Sans doute parce qu’ils manquaient tous deux de monde et d’usage, un si grand bonheur paraissait trop franc, immodeste, pour tout dire. — Ah ! que le contentement dispose d’offensantes grimaces ! — Il y avait en Lautonne un pétulant, un glorieux, et puis un puéril et un rêveur qu’on n’aurait pu considérer sans envie. Banal, à coup sûr, mais point médiocre, le supplice qu’endure un homme altéré devant l’eau courante et fraîche qu’il ne peut atteindre !
« Voici la paix, disait Lautonne, la paix que je n’ai pu trouver jusqu’à ce jour. Loin des fiacres, des concierges et des huissiers, je puis enfin reprendre ma lyre… Mais quelle corde toucherai-je ? quels échos s’éveilleront à ma voix ? où me plaira-t-il de chercher un sujet de poème ? »