Soudain, maigre et légère, la vieille bondit sur le rebord de la fenêtre et de là dans la chambre, entraînant à sa suite le nuage musical qui bourdonnait au bout du bâton.
Mais, alors, Persane sut, à n’en pas douter, qu’il avait franchi le seuil des féeries, car, autour de lui, le long des murs, contre le plafond, en place des petits ballons qu’il avait cru voir, une douzaine de têtes ailées, sans corps, têtes blondes, rousses et brunes, voletaient en piaillant à voix douce et mêlaient leurs discrètes chansons.
La vieille s’approcha de Sylvius ; elle posa sa main sur le front du jeune homme, et, caressant ses yeux ensevelis :
« Ami, murmura-t-elle, il ne faut pas que votre esprit s’effare, parce que les dieux vous ont donné le regard d’un poète. Seuls, croyez-moi, sont ineffables les aspects que l’on dit irréels. »
Et, comme elle parlait, une délicieuse paix s’épancha en Sylvius ; elle calma sa fièvre, suspendit sa terreur, le remit en posture d’honnête homme. — La vieille avait fermé la fenêtre. Tout à coup, elle donna l’essor à sa troupe gazouillante.
Minute non pareille ! instant inoubliable. Persane ouvrit les yeux et fut aussitôt soulevé par le flot d’une irrésistible joie. Amours ! beaux amours fredonneurs ! vous l’entouriez de vos danses ailées et le charmiez de vos chansons. — Et toi, invraisemblable fée ! docte, vieille et moqueuse, tu restais appuyée, des deux mains croisées, sur ton bâton et souriais au jeune homme avec tendresse, mais ton sourire se faisait narquois au coin ridé de ta lèvre.
Sylvius se leva, et ce fut d’abord, dans sa gorge, un sanglot de plaisir. Le temps de son enfance lui semblait revenu, le temps heureux où toutes les images étaient merveilleuses. Il étendit les deux bras, et, dans un délire de bonheur :
« Ce serait donc vrai ? s’écria-t-il. Tout ce que l’on m’enseigna naguère serait vrai ? et vrais aussi les contes de fées ? Vraies les aventures de Riquet à la Houppe ? Vraie la querelle de Marsyas avec Apollon ? Les forêts seraient vraiment peuplées de déesses fugitives ? et les oliviers comprendraient des déesses vivantes ? L’oiseau bleu se serait vraiment posé sur le palais de la Belle au Bois dormant ? Les filles du Rhin auraient vraiment gardé l’or qui scintille ? et, quand vient le crépuscule, les bergers ne seraient point fous s’ils craignaient qu’un satyre dérobât leurs brebis ? Tout cela serait vrai ?
— Vous allez peut-être un peu loin, répondit la vieille en riant. Ces bonnes gens dont vous me parlez sont très célèbres sans doute, mais je ne témoignerais pas en justice de leur réalité. Les dieux, mon cher ami, ne courent pas les rues, et, parmi ceux que vous me citez, il doit bien y avoir quelques immortels de pure fantaisie ! D’ailleurs, vous me posez là un problème trop difficile. Je crains que vous n’exagériez ma qualité. Je ne suis en somme que marchande d’amours et mes talents sont assez modestes. »
Elle s’accroupit dans un fauteuil en face de Sylvius qui joignait les mains comme pour une prière, toussa légèrement et reprit :