« Je vous ai dit ma condition. Dans cette ville, je me promène, la nuit tombée, avec mes petits pensionnaires liés par des cordons de soie à ce bâton qui peut passer pour une baguette de magicienne. De temps à autre, je m’arrête et lâche deux ou trois de ces enfants. Ils vont chercher fortune à leur guise, et ceux qui ne trouvèrent point d’emploi reviennent au colombier. C’est là que retournent aussi ceux qui avaient allumé une flamme en deux cœurs humains, lorsque, leur tâche finie, la flamme est morte. Certains m’ont quittée depuis longtemps et battent de l’aile autour de deux têtes branlantes. Quand je les revois, c’est à peine si je reconnais, dans la figure si vieille parmi ses boucles blanches, l’amour jadis si rose et si joufflu. Il en est aussi d’immortels : ceux-là qui présidèrent aux passions célèbres, et, tout vieux qu’il soit, l’amour qui tua Roméo, chuchote encor un madrigal, lorsqu’il entend la voix des alouettes. »
Sylvius ouvrait les yeux comme un enfant ébahi :
« C’est plus beau qu’un beau songe, s’écria-t-il soudain. O mon immortelle ! vous me rendez toute la magie de mon enfance, alors que, dans l’ombre de deux chênes, je rêvais d’être roi et de vouer ma vie à l’amour du laurier ! »
La vieille bondit vers Sylvius et, scrutant ses prunelles, murmura :
« Pauvre petit ! Serais-tu donc ambitieux ?
— Non ! la vie est trop laide ! Vous partie, je ne saurai que faire dans un monde sans rêves et sans aventures. »
La vieille se leva et se mit à rassembler les fils de soie qui ondoyaient dans l’air.
« Des aventures ! dit-elle d’un ton léger, des aventures ! Enfant ! il y en a autour de chacun de nous et la vie est belle à qui sait l’embellir. Allons ! je pars. Je me suis attardée. Il ne passe plus d’omnibus à cette heure ; je ne pourrai plus bondir, invisible, sur une impériale, et n’ai point emporté mon balai de sabbat. Cet instrument d’aviation est d’ailleurs suranné et d’un usage peu pratique. Diable ! je n’ai pas mon compte, dit-elle en rattachant les fils à son bâton. Où est Julien ! »
Elle parcourut la chambre.
« Saleté ! s’écria-t-elle. Regardez, Persane, où il s’était tapi ! »