Sous le divan de Sylvius, un amour tout rose geignait et pleurait en battant des ailes. Il avait passé sa tête dans un cerceau de ruban couleur saumon qui semblait bien être une jarretière. Contre l’étoffe, il frottait sa joue, et de singuliers hoquets de douleur gloussèrent dans son petit gosier quand la vieille le gifla de sa main sèche.
« Jeune ordure ! Faut-il qu’il ait du vice ! Mais, dites-moi, Sylvius, comment se fait-il que, sous votre divan, il y ait une jarretière ?
— Elle fut sans doute laissée par une des demoiselles avec qui je m’exerce à l’amour ! Ces adolescentes, pour aimables qu’elles soient, ne laissent pas d’être un peu désordonnées. »
La vieille eut un sourire :
« Je vous ai donc épargné, et je m’en félicite, une liaison dont vous n’êtes point digne. Ah ! mon ami, dit-elle en faisant rentrer l’amour dans son troupeau, cet adultère en herbe me donne un tourment continuel. M’eût-il échappé, ç’aurait été pour vous mille ennuis : rendez-vous clandestins, recherches de mensonges, maris courroucés… que sais-je encore ! D’ailleurs, je n’ai rien dans mon troupeau qui puisse vous convenir : quelques passades seulement et trois idylles trop platoniques. »
Mais Persane n’écoutait pas :
« Que vais-je devenir, maintenant, s’écria-t-il, les yeux pleins de larmes. Croyez-vous que je puisse me contenter du train banal de l’existence ? Ce serait m’offrir une gousse d’ail à moi qui ai respiré la rose la plus rare. Dites-moi du moins quand je vous reverrai ! Demain ? dans huit jours ? dans un mois seulement ! Oh ! que le temps me semblera long !
— Gamin ! grand gamin qui veux tout le cerisier parce que tu mangeas la moitié d’une cerise et faillis même t’y casser les dents ! Gamin ! la vie n’est pas un roman bien composé où tout personnage doit revenir, s’il y parut une fois ; bien plutôt serait-elle un songe, oui, un songe dont le cours imprévu et farceur chagrine la sensibilité et ne satisfait pas la raison. Ceux que vous eussiez voulu revoir n’auront fait que traverser votre vie toute encombrée par ceux que vous voudriez fuir. Je vous ai vu triste et suis venue vous consoler. Vous rêvez d’honneurs et de gloire et encore de ce laurier vert dont il vous plairait illustrer votre chevelure. Hé ! Hé ! les couronnes ne sont point denrées communes, pourtant, il s’en rencontre encore d’assez belles. Le tout est d’en trouver une à son front. Sachez bien vivre ! Adieu ! »
Elle n’était plus dans la chambre. Une détente brusque l’avait jetée vers la nuit, et Sylvius, penché sur le rebord de la fenêtre, ne la voyait qu’à peine, au bout de la rue, forme vacillante et bientôt évanouie.
Il se retourna, regarda la lampe, les cadres du mur, son piano, sa table… sa table où la jarretière couleur saumon était mollement repliée en forme de huit. Il jeta ce ruban sur la cheminée et, secoué de douleur, parcourut la pièce à grands pas. Non, rien de cette femme ne restait plus chez lui. Rien ne restait du tout. Elle avait tout emporté : les amours jargonneurs, son bâton, les lambeaux de ses soyeuses guenilles, le parfum de sa présence, tout !… Cependant, était-ce une prédiction qu’elle lui avait jetée :