« Ah ! se dit Sylvius, que ne peut-elle me noyer, cette eau profonde ! »
Tout à coup, leurs pieds touchèrent le sable. — L’ombre était opaque, mais aussitôt elle se dispersa devant une apparition merveilleuse : Lautonne les mains jointes sous la nuque, violait la nuit en entr’ouvrant ses doigts. Le soleil s’était échappé dans sa vaste chevelure et la chevelure, rayonnante de tous côtés, comme les traits d’un astre d’or, brillait puissamment, lançait de la lumière dans le sombre pays où les deux voyageurs venaient enfin d’atterrir.
Ils voyaient devant eux une colonnade carrée qui formait un grand cloître où des algues poussaient, où nageaient des poissons. Sur les colonnes était bâti un mur pourpre fenestré d’ouvertures nombreuses, et, par les fenêtres, par les arches, par le sommet sans toit, se poursuivaient au sein de l’eau verte, des néréides à double queue, aux cheveux d’azur, aux lèvres mauves, mais belles infiniment. Elles dansaient aussi sur des miroirs de nacre, coiffées d’un coquillage, des fleurs dans les mains, et il en était trois dont la chair était presque noire, qui tournaient autour d’un buisson épineux, reliées l’une à l’autre par des guirlandes violettes. Au-dessus du buisson, nageait sans grande hâte une murène ravie, semblait-il, par ces femmes à la pure double queue. Tout au loin, des forêts de corail restaient figées en gestes roses, d’innombrables poissons dont certains n’étaient qu’une gueule large ouverte et certains un globe arc-en-ciel, passaient avec lenteur en vêtements de cour, et d’invraisemblables végétations, lisses ou tourmentées, couvertes de pustules, pleines de nœuds ou dentelées, ou encore droites et minces comme des cris, peuplaient ce paysage qui fourmillait de bêtes, où d’énormes crustacés tendaient, comme pour une scène d’inquisition, leurs pinces de torture, et que Lautonne éclairait de tous ses cheveux.
Du monticule de sable où ils s’étaient posés les deux voyageurs pouvaient voir cela. Mais, si le corail et les poissons aveugles ne prirent garde à leur apparition, il n’en fut pas de même des néréides. Toutes portèrent les mains à leurs yeux, toutes nagèrent avec rapidité vers Lautonne et l’entourèrent, mille queues dansèrent autour de lui et, maintenant, mille mains se tendaient. Des bouches s’approchèrent, des paupières s’ouvrirent et se fermèrent aussitôt, frappées par l’éblouissement.
Puis, les néréides parlèrent.
Le sens de leurs discours n’était point noté en paroles, mais par une façon de danse, d’agitation, où chaque geste des nageoires, des lèvres et des doigts rectifiait, exprimait mieux l’idée transmise par l’ondulation des hanches et du torse.
Ainsi parlaient les néréides, ainsi parla Lautonne, et, toutes ces paroles dites par des mouvements, Sylvius les entendit bien.
Les néréides disaient leur joie à cause du soleil enfin descendu, elles disaient le nouveau culte instauré, les grandes fêtes qui célébreraient le nouveau Dieu.
« Comme, sur terre, disait Lautonne, Dieu plaça l’être humain…
— Telles, dirent les néréides, nous fûmes jetées au fond des mers.