Il secoua ses cheveux rouges…
« … Elle me donne de quoi vous remplacer quand vous serez parti. Le dilettantisme a son prix, Sylvius, je n’ignorais point qu’il servait aux artistes à échanger leurs rêves contre des substances comestibles, mais jamais je n’eusse pensé à lui attribuer une valeur aussi précise ! Eh ! quoi ! un amateur admire une toile peinte, son admiration est donc tarifée, comme la course d’un cocher ou le bouquet d’un vin ? Plaisante analogie ! Chrysolet s’explique après sa mort. Le Christ, il est vrai, fit de même, puisqu’il ne se révéla tout entier que sur la croix et, d’ailleurs, Dieu fait bien tout ce qu’il fait ! Louons donc le Seigneur, ô gué ! louons donc le Seigneur ! »
D’un geste de marchand de crêpes, Lautonne fit sauter l’or qui retomba sur la tôle en fontaine chantante.
Sylvius ne put y tenir davantage. Depuis quelques moments, des pensées de haine le troublaient. De ses deux mains jointes il serrait son glaive derrière le mât. Blesser Lautonne, le blesser grièvement, tirer vengeance de ses sarcasmes ! Avoir au moins la gloire d’un Ruy Diaz : « A moi comte, deux mots ! » Pourtant il ne pensait pas à tuer son compagnon, il n’osait projeter un meurtre, mais il visait d’un geste imaginaire l’épaule de Lautonne, et, soudain, quand il vit le poète faire sauter la monnaie de Chrysolet avec des mouvements de bateleur, ce geste, emmagasiné comme un ressort, se détendit. Le bras de Sylvius devint rigide, prolongé par le glaive. Lautonne recula, effrayé. La poêle et sa charge d’or sombrèrent dans les flots avec un bruit strident. Au même instant, Lautonne glissa sur le pont et tomba en avant.
Oh ! que la chair humaine est chose sensible et peu résistante ! Le sabre pénétra. Lautonne, effondré, portait à la gorge une entaille rouge. Un cri. Un jet de sang. Il n’y eut rien d’autre. Lautonne était mort.
XX
Incontinent, Clorinde défaillit et Sylvius, encore à demi lié au mât, regarda sa victime. Lautonne avait rendu l’âme, — tout à fait. Sylvius devint grave.
« J’ai donc commis un meurtre ! »
Se pouvait-il qu’un sabre japonais ?… Oui, il se pouvait.
« J’ai tué ! » se disait Sylvius, très à court d’autres pensées, et tâchant à dénouer les cordes qui retenaient ses pieds par une rose savante.