Maintenant Sylvius, à l’aspect de cette grande douleur, se demandait si son acte avait tant de mérite. — La lune jetait un rayon sur la joue de Lautonne.
« Tout de même, j’ai fait un acte volontaire, sans aucun aide. »
Quelque chose le troublait encore : comment donnerait-il à son premier crime une publicité suffisante ? Comment ferait-il frémir le monde ?
« Bah ! Clorinde me servira de héraut ! »
Ah ! le beau cadavre aux jambes courbes, à la toison d’or ! Ah ! la belle bouche, fermée à tout jamais ! Oh ! le beau crime !
Sylvius regarda la face blêmie, et, à cet instant même, tordant brusquement dans la cervelle du jeune homme un écheveau d’émotions diverses et mal débrouillées, le mort ouvrit les yeux. Il se les frotta de la main droite, s’assit sur son séant, puis, avec simplicité, il parla. Sylvius sentait son cœur se déplacer violemment vers sa gorge.
« Sachez au moins, Persane, que vous m’avez occis sans le vouloir ! Si je n’avais pas maladroitement glissé, vous m’auriez tout au plus piqué à l’épaule et, bientôt après, c’eût été vous le défunt. Je le regrette. Je vous en voulais de m’avoir, par l’entremise de Chrysolet, interrompu en un poème. Je vous explique ces choses, afin que vous n’ayez pas des mouvements d’orgueil quand, plus tard, au coin du feu, vous conterez vos exploits. Mon décès ne fut point déterminé par un acte héroïque, mais par un geste fortuit. — Et toi, Clorinde, pleure-moi quelque temps, (les convenances et ton cœur l’exigent,) puis tâche d’oublier et de sourire, car le sourire sied mieux à ta figure qu’un sanglot. Pour l’instant, fais-moi rejoindre au fond de l’eau les écus de M. Persane, après avoir, si tu l’oses, baisé ma bouche. »
Le mort renifla, se lissa les cheveux, puis, ayant fini de parler, se raidit définitivement.
Alors Sylvius eut une frénésie de rage. Il fit craquer sa mâchoire et frappa l’air d’un poing crispé. Il aurait voulu égratigner le mort, mais le mort était mort, mort pour tout de bon, très mort, et ne broncha plus.
Clorinde s’était soulevée sur les mains et les genoux. Elle se traîna lentement vers Lautonne, se pencha jusqu’aux lèvres sanglantes et s’immobilisa dans ce dernier baiser. Quand elle se fut relevée, sa bouche, élargie d’une tache rouge se faisait braise au clair de lune. Puis, toujours accroupie, les bras roides, le menton en avant et sa chevelure divisée tombant le long de ses joues, elle se mit à pousser d’effroyables hurlements. — Elle hurlait dans la nuit lugubre où la brise était morte, et ce hurlement continu, bestial, toujours identique à lui même, était, à bord du bateau dont clapotait la voile, d’une telle épouvante que Sylvius grelotta. La lune, qu’un nuage allait couvrir, paraissait gelée. L’horizon était noir, les étoiles se fondaient dans l’ombre.