Oh ! ce drame inutile ! ce cadavre perdu ! cette mer invisible qui soupirait alentour.

Soudain, Clorinde se tut. Elle se leva et s’approcha du corps ainsi qu’une prêtresse. Sans doute allait-elle le pousser à l’eau, suivant les dernières volontés du poète défunt, mais il survint tout à coup un accident singulier. Au milieu de ce paysage composé de gris et de bleu, paysage sombre, avare de clartés et dans lequel quelques taches d’un vert presque noir semblaient dormir, une lueur s’éveilla soudain.

C’était dans le ciel, à son zénith même, une lueur, blanche comme un grésillement d’électricité. L’air chanta, telle une harpe que la brise baise, et, subitement, Sylvius et Clorinde purent voir planer au-dessus d’eux, puis descendre avec lenteur, un immense oiseau blanc, plus blanc que la neige la plus pure, sauf son bec courbe et ses pattes qui avaient la couleur éclatante du cinabre. Sur le dos de cet oiseau porte-lumière, (car rien ne l’éclairait que lui-même), une femme se tenait assise, jeune et maigre, aux yeux noirs. Sa chair olivâtre était couverte de pierreries, ses mains et les doigts de ses pieds délicats étaient chargés de bagues, ses bras et ses chevilles, de bracelets, son cou, de colliers innombrables. Une ceinture d’émeraudes entourait sa taille, sa poitrine soutenait deux boucliers d’or, ses cheveux, une tiare de perles et dans sa main droite il y avait un lys fleurissant, tandis que de la gauche tombaient des saphirs.

Cette belle apparition gagnait le bateau.

« L’oiseau Rok et la Péri ! » murmura Clorinde d’une voix presque éteinte.

Par de lents battements d’aile, l’oiseau s’approchait encore, et la vaste envergure paraissait plus vaste à chaque battement.

Alors, d’une voix de cristal, la Péri parla :

« Lautonne n’ira point au paradis que son enfance imaginait. Les anges aux trompettes d’or, ceux qui tiennent des citoles, ceux dont la voix fait de si belles louanges, et ceux dont le doux emploi est de sourire, ne célébreront pas sa venue. Son vénérable corps ne deviendra pas une épave, car je l’emporterai. Je suis la Péri qu’il chantait avec l’oiseau Rok, dans une ode immortelle, quand un glaive de hasard interrompit ses jours. Cette ode, je veux qu’il la finisse en vers aériens et tendres, parfumés du parfum pesant des tubéreuses, tintinnabulant de clochettes et tout parcouru d’arcs-en-ciel. Il y parlait déjà d’étoffes orientales, de jets d’eau composant des brouillards nacrés et dont l’essor épouvante les libellules. Il l’achèvera, couché parmi les fleurs, entre Hafiz et Omar Khayam, poètes. Une coupe de vin scintillera devant lui, près d’un rosier épanoui. Et, parfois il interrompra son œuvre pour jeter quelques saphirs pleins d’astres dans l’onde proche d’une vasque où nage avec lenteur un poisson bleu. Enfin quand viendra l’heure où l’ode sera parfaite avec son dernier vers, il ira écouter les rossignols pieux qui s’enivrent de leur chant pour nous créer de nouveaux songes. »

Blanche ! il y eut alors une minute toute blanche où scintillaient parfois les astres colorés des pierreries, où passaient et repassaient les pattes rouges et le bec rouge de l’oiseau, où, parmi des blancheurs, se croisaient d’aigres cris, où bruissaient des plumes froissées, où voletaient des plumes blanches… Minute blanche ! éclairs de marbre ! ombres de craie ! neiges de cygnes ! laiteuse écume ! albâtre ! lys !… Tout était blanc.

Lorsque Sylvius et Clorinde revinrent de leur éblouissement, le Rok planait près du flot, tenant dans son bec Lautonne suspendu par la chevelure et dont les jambes tordues ballottaient faiblement et de qui les pieds touchaient parfois la vague. La Péri assise levait la tête vers le ciel, et semblait offrir à la lune la fleur qu’elle tenait. Ils s’éloignèrent, ils disparurent et, tandis que de la voûte du ciel assombri, quelques longues étoiles glissaient vers les quatre points de l’horizon comme des larmes d’argent sur un drap funèbre, les ombres de la nuit se replièrent sur le bateau.