Mais qu’arrivait-il donc à Clorinde ? Sur sa bouche un sourire semblait s’être posé, si l’on peut entendre par ce vocable une grimace où le contentement le cède fort à la haine. — Ses yeux élargis avaient fixé leur regard à la base du mât ; or, la base du mât était lisse et propre ; nul détail ne la distinguait des bases de mâts que l’on voit communément. — Sylvius reprit donc sa contemplation céleste et méditerranéenne. — Il s’en fatigua bientôt. — Il n’est pas toujours possible de faire naître en soi des pensées poétiques à l’aspect des éléments ; et qu’on ne s’ébahisse point qu’il soit malaisé, après meurtre accompli, de dévisager la nature de féconde façon. — Essayez plutôt vous-même ! — Quelques minutes passèrent. Sylvius bâilla. Il vit que Clorinde n’avait pas diverti son regard. Elle ne quittait point des yeux la base du mât. — Encore une fois, que pouvait-elle bien y découvrir ? — S’étant rapproché, Persane sut enfin la cause de cette fascination. — Il y avait là une grosse araignée qui remuait les pattes comme si elle voulait dire quelque chose, s’exprimer plus complètement.

Depuis l’enfance, Sylvius avait montré peu d’amitié pour les araignées.

Maintenant, Clorinde parlait à l’araignée en paroles basses.

Dès lors, Sylvius n’eut pour les araignées que du dégoût et du plus vif.

Clorinde permit à l’araignée de gravir sa robe et de dévaler le long de son bras, puis, levant la main, elle lui dit encore quelques mots que Sylvius n’entendit pas. — L’araignée parut les avoir fort bien compris. A l’aide de son derrière elle se laissa couler jusqu’aux planches du pont et s’avança fort rapidement vers Sylvius.

Sylvius eut pour les araignées la plus excessive répulsion.

La bête s’approcha sans pudeur. Sylvius ne broncha point, (peut-on fuir devant un insecte !) même il tâchait de conserver de l’indifférence à son regard… Le ciel était fort beau… oui… le ciel était fort beau… Et que pensez-vous, chère madame, de la pièce que le Vaudeville vient de nous donner… Il est certain que la peinture moderne… Et le cigare facilite la digestion…

Inutiles pensées ! — Sylvius poussa un hurlement. L’araignée venait de se glisser sous son pantalon et faisait l’ascension de sa jambe. Sylvius tâchait en vain de la tuer par des claques sonores. L’araignée atteignit sa taille. Sylvius se tordit de douleur. Ah ! elle tournait autour de lui. — Sylvius se mit à danser, et, au même instant, Clorinde se mit à rire.

Ce fut, à bord du bateau, tandis que s’achevait l’aurore, une manière de rivalité, de dispute à qui emporterait le prix : Clorinde, de la gaîté, Sylvius, de la chorégraphie.

Sylvius sautait d’un pied sur l’autre, ainsi que les gamins que le froid mord. — Clorinde jetait autour d’elle de petites notes claires et courtes. — Sylvius eut des mouvements d’une almée pressée d’en finir avec la danse. — Clorinde décocha la flèche d’un rire. — Sylvius, sentant l’araignée sous son bras, voltigeait de droite et de gauche, pirouettait, faisait suivre d’une matassinade un effort d’acrobatie ; et que de voltes, que de ronds de jambe, que de jetés-battus involontaires ! — Clorinde riait comme font les ruisseaux qui tombent. — Un entrechat de l’un provoquait un hoquet de l’autre. — Sylvius mêlait la tarentelle à la carmagnole, des pirouettes à des convulsions de nègre ; il faisait suivre une chute d’un bond, une glissade d’un écart. — Et Clorinde ne cessait de rire. — Sylvius suait à grosses gouttes. — Clorinde s’épongeait le front. — Exténué, Sylvius s’évanouit. — Il s’en fallut de peu que Clorinde ne défaillît. Pourtant, dès qu’elle vit sa victime vaincue, elle cessa presque de rire. Seuls, quelques petits roucoulements gonflaient sa gorge, tandis que des larmes tombaient encore de ses yeux.