L’araignée reparut contre le col de Sylvius. Industrieusement, elle se mit à filer. Elle était fort grosse. Elle filait vite. Elle fixa d’abord un câble délicat sur le col du jeune homme, et, durant ce temps, dix, vingt, quarante, deux cents, trois mille, deux millions, dix millions d’araignées sortirent de la coupée du bateau et vinrent en aide à leur sœur. Elles filaient toutes avec cette diligence extrême qui les fait estimer des moralistes. Déjà le veston de Sylvius était gris de soie, déjà son bras droit était lié à son corps, déjà ses jambes étaient unies, et, maintenant, le voilà mué en cocon, en momie, en quenouille, en objet gris clair, effilé, d’où sortent une tête et deux bottines.

Le cœur me fault pour vous décrire l’état de Sylvius, lorsque, s’étant réveillé, il se rendit compte de sa situation nouvelle. Disons pourtant qu’il fut plus ébahi qu’effrayé et ne fit montre, devant la souriante Clorinde, d’aucun effroi. Ses mouvements étaient, d’ailleurs, limités. Il pouvait battre des cils, froncer le sourcil et donner à sa bouche de l’expression ; il pouvait encore se tordre un peu, mais sans grâce. Il était couché sur le côté, face à la mer.

Depuis l’aube, il avait beaucoup regardé la mer. Il était pénétré du sentiment de la connaître bien. Plus tard il en parlerait savamment. — Soudain, il fut distrait par une apparition délicieuse. — Tout là-bas, tout là-bas, mais très visible, on distinguait une terre avec des verdures. Ah ! Dieu ! une terre ! Le bateau semblait être dirigé vers elle. — La terre grandissait. En Sylvius un espoir de délivrance augmentait dans la mesure de ce rapprochement. — Déjà le soleil était haut.

Une heure passa, longue, aux longues minutes ; une autre, interminable, mais à la fin de laquelle le bateau atteignit le rivage si longtemps espéré. — Alors, Clorinde quitta la barre, fit tomber la voile, jeta l’ancre, s’agita de droite et de gauche pour quelques autres manœuvres, puis elle s’arrêta devant Sylvius et lui tint à peu près ce langage :

« Je vous déposerai ici. Vous trouverez sans doute quelques fruits qui sauront vous nourrir et un ruisseau pour vous désaltérer. Ne bougez pas, restez muet, appréciez par le silence et, plus tard, par des méditations la charité dont je fais preuve en vous permettant de vivre. »

Clorinde saisit quelques milliers de fils que les araignées avaient laissés derrière elles en s’éloignant de Sylvius, sauta dans l’eau peu profonde, traîna le jeune homme, le fit tomber par dessus bord, le laissa boire amèrement, le tira loin des vagues, planta près de lui le sabre japonais qu’elle avait pris avec elle, et dit, la bouche ronde :

« Monsieur, un amateur ne doit jamais importuner un poète. »

Elle sourit, salua et s’en fut.

XXII

Couché sur une couche molle, rien n’est plus doux que d’être lié par des bras jeunes et frais, mais, étendu dans les plis d’une plage brûlante et la chair offensée par l’étreinte d’un réseau, même soyeux, un homme, fût-il aventureux comme Gulliver, tient volontiers le destin pour cruel.