Ainsi en était-il de Sylvius qui ne pouvait, de ses quatre membres esclaves, que secouer et non libérer son corps. La furtive Clorinde s’était éloignée depuis longtemps : plus un murmure autre que celui de la mer. Sylvius restait seul devant le soleil qui dardait ses pires flèches. Sa bouche était vide de cris et ses plus saines idées philosophiques étaient bousculées. — Déplaisante ironie à coup sûr que celle de Clorinde ! — Manger et boire !… ne fallait-il pas avant tout bouger ?
« Ah ! perfide, perfide Clorinde ! » disait Sylvius à demi cuit.
Il ne lui restait plus qu’à mourir, à mourir (surcroît de peine !) d’une mort obscure, la cervelle becquetée par les oiseaux de la mer et la peau rissolée par Midi.
Alors, comme les émotions violentes rendent l’homme religieux, Sylvius, suivant l’exemple des Jeunes gens dans la fournaise, éleva son âme à Dieu, et Dieu, bienveillant, lui vint en aide.
Ce fut sous la forme du sabre japonais que la Providence se révéla. Contre son tranchant, Sylvius, avec des mouvements de couleuvre maladroite frotta le cruel réseau. Après maints efforts, il parvint à le déchirer et, par quelques gymnastiques complémentaires, à être sans entraves, libre et debout, mais la troupe indécente des araignées avaient déchiré ses vêtements en si fines particules, avant d’ourdir leur toile, que Sylvius vit tout aussitôt qu’il était nu comme un œuf et que la brise emportait les fils dont il se couvrait jadis, ainsi qu’elle emporte un duvet ou un rire.
Il était nu et peut-être l’eussiez-vous, lectrice, trouvé fort à votre goût.
Bien, mais où était-il ? Du côté de la mer on ne voyait rien, ni fumée, ni récif, rien que la voile de Clorinde, déjà minuscule, toujours fuyante et si blanche parmi tant d’azur ! La plage s’étendait, mince et torride. Un petit bois de pins frissonnait plus haut. Vers lui, Sylvius dirigea ses pas. L’aspect de cet asile le récréa un peu. Hospitalier, frais, éventé, le petit bois abritait une source. Elle se répandait par un ruisseau qui, baignant mille mousses et reflétant des fleurs, gazouillait et se taisait tour à tour, comme un vrai ruisseau de poème. Sylvius y fut boire et se mouiller le front, puis, de la branche penchée d’un figuier, il détacha une figue érotiquement fendue et en suça la pulpe humide. Enfin, après un somme bref, il s’assit pour réfléchir.
Que ferait-il, la nuit venue, sans vêtements, sans domestique, sans muse et sans abri ? Le mieux serait d’abord de bien inspecter le lieu de son exil. Il gagna donc la plage, moins chaude sous le soleil déclinant, et, à l’orée du bois, en suivit la blanche ligne. Par pudeur, il tenait entre ses doigts un rameau de pin, épanoui en éventail.
La plage semblait infinie ; l’heure la rendait étincelante, et, par endroits, dorée. Sylvius franchit le ruisseau et continua sa marche. Bientôt il atteignit une prairie où le sable s’arrêtait et qui s’étendait jusqu’à un escarpement levé dans la mer ; puis le sable recommença, et Sylvius marchait encore quand il s’aperçut qu’il était très las et que l’horizon mordait le soleil.