Il n’avait pas rencontré une seule maison ; il n’avait pas vu un seul vestige humain. Non loin de lui, un autre ruisseau sortait du bois ; il s’y rendit, voulant se reposer sur ses bords et boire de nouveau, car il avait grand soif, mais, à un certain détail plaisant de cailloux et de fleurs, à l’aspect d’une branche cassée, à la trace de ses propres pas enfin, il reconnut que c’était le ruisseau quitté au départ, et, par une élémentaire opération de l’esprit, il conclut qu’il se trouvait dans une île, dans une île déserte assurément. Son âme fut toute pénétrée d’horreur.

Une plage en ceinture, une prairie, une falaise froncée, un bois où poussaient des pins, des oliviers, des figuiers, d’autres arbres encore, où s’ouvraient des terriers à lapins et que hantaient seuls des parfums de fleurs ; un ruisseau, des flots et du ciel, au milieu de l’île quelques rochers blancs, quelques hauts rochers rouges, voilà quel était donc le décor de sa nouvelle patrie ! — Riant ! — oui, si l’on veut, mais néanmoins, comme Ovide aux plus mauvais jours des Tristes, Sylvius pleura des larmes nombreuses et hoqueta ridiculement pour témoigner de son désespoir. Alors, puisque tout était fini, puisqu’il lâchait prise, puisque rien ne lui importait plus de la vie et de ses usages, Sylvius jeta dans le ruisseau son seul vêtement : la branche qui l’avait précédé dans sa marche, et l’accompagna, (flottante et entraînée), jusqu’à l’endroit où le ruisseau mêlait sa douceur au sel marin. Puis il revint sur ses pas, les yeux baissés, ruminant ses ennuis. Mais, sur le tapis de sable humide et strié par les lames, des empreintes singulières le firent s’arrêter : des traces de sabots, nombreuses, dirigées vers la mer et vers le bois de pins. Il les examina de plus près, se mit à plat ventre pour les distinguer mieux. Ces sabots étaient ferrés ; on voyait la marque des clous… Des chevaux ferrés !… Il y avait donc des hommes dans l’île ? Sylvius se releva et suivit les empreintes, l’âme tremblante et les jambes secouées d’émotion. Il s’assit à la lisière des pins. Le crépuscule s’envolait. Tout l’occident était d’une teinte grise et chaude. Sur la mer, les cendres du jour achevaient de s’éteindre. Avant d’entrer dans l’ombre des arbres, Sylvius hésita. Pouvait-il se présenter ainsi à des hommes, même sauvages ?…

A cet instant, une voix inattendue, de timbre clair, lui fit monter le cœur aux lèvres, tandis qu’une vive lueur éblouit ses yeux :

« Vous semblez nu, monsieur ; désireriez-vous un vêtement ? »

C’était un jeune homme mince et d’horrible apparence qui tenait un flambeau. A la grande flamme qu’il levait, Sylvius le vit tout sanglant. De lourdes boucles noires tombaient sur son front pourpre et sa bouche semblait une blessure. Tout son corps nu était d’une couleur de carnage, et ses bras où les muscles saillaient, et ses mains maigres, et ses doigts décharnés étaient rouges, rouges atrocement, d’un rouge triste et tragique. — Un jeune homme ? non, car ses jambes se terminaient en pieds de bouc, et, à demi-penché, agitant au-dessus de sa tête le grand flambeau écarlate, il ne posait sur le sable que les fourches grêles de deux sabots.

« Ne vous ébahissez pas, dit-il, ma première apparence inspire, je le sais, un certain effroi. Que voulez-vous ! depuis qu’Apollon m’écorcha vif, je ressemble bien plus, hélas ! à une préparation anatomique qu’à un honnête faune des vieux jours. Mais vous allez geler, mon garçon ! ajouta-t-il d’un ton tout à fait cordial. Prenez pour l’instant ma dépouille. Tenez ! je l’avais accrochée à cette branche. »

Et, fichant dans le sable son flambeau, il jeta sur les épaules de Sylvius une façon de manteau souple et de coupe irrégulière.

« C’est mon ancienne peau : je m’y glisse, les jours d’hiver, pour être garanti des blessures de la bise. »

Sylvius tremblait de peur.

« Seriez-vous donc Marsyas, le satyre ? dit-il d’une voix mal assurée.