« Voici un naufragé, dit Marsyas, du moins je lui suppose cette qualité. Nous devons l’accueillir de notre mieux et demain nous l’inviterons à notre fête patronale. Il désire un vêtement et je n’ai pu, pour l’instant, lui prêter que ma peau. Ne changeons rien à nos habitudes et prions-le de se joindre à notre danse. Nous l’habillerons ensuite. »

Les satyres faisaient cercle autour de Sylvius. Il y avait là des faunes très vieux et des tityres qui trébuchaient encore de jeunesse. Certains étaient ventripotents et lourds, d’autres, maigres et gracieux. Le poil des uns était presque blanc et celui des autres, fauve ou brun. Des satyresses aux petits seins agaçaient les côtes d’un vieux silène.

Brusquement, la troupe entière se dispersa sur la plage. Un même cri partait de toutes les bouches. Une chauve-souris traversait l’air, incertaine et soyeuse. Alors les faunes lui barrèrent le passage par l’éclat de leurs torches haussées. Bientôt, ils firent une grande ronde et tournèrent en bondissant. — Et ce furent des tityres gambadeurs qui fredonnaient un air étrange (hymne ? chanson ?) où se mêlaient, semblait-il, la plainte légère du vent et les vocalises du rossignol ; — des satyresses, ruant parfois d’un sabot fourchu ; — un capripède éclopé, sautant avec sa béquille en branche de pin ; — et des silènes qui s’agitaient sans grâce ni mesure. L’un d’eux sortait du bois au même instant, la bouche fendue par un rire monacal. — Il était énorme, velu, lascif, et monté sur un âne couronné de roses.

Ivre d’enthousiasme, Sylvius prit le flambeau d’une faunesse qui s’était arrêtée pour se gratter la jambe, et se mêla au jeu. La chasse tournoya, lumineuse et sombre, ardente, joyeuse, sur le sable sans poussière où un flot mince, effaçant le piétinement des pas, glissait parfois sa mouillure. — Enfin la chauve-souris épouvantée tomba, et, miséricordieux, Marsyas la rendit à la nuit.

« Il convient maintenant, dit-il, d’habiller notre invité. Après un exercice un peu violent, les brises nocturnes sont funestes à qui ne se promène pas communément tout nu. — Quel costume vous offrirai-je ? Nous vous vêtirons fort bien en Pierrot, en Troyen, voire en demi-dieu… »

Et Sylvius songeait avec mélancolie qu’il donnerait tous les déguisements pour un complet veston de coupe juste.

« Habillons-le en Arlequin ! » proposa un satyre qui cherchait dans sa fourche un caillou gênant.

La proposition séduisit. Les faunes se dispersèrent de nouveau. Ils revinrent, peu d’instants après, et chacun portait une pièce d’étoffe. Alors les faunesses qui étaient restées auprès de Sylvius et enfilaient dans les aiguilles de pins qu’elles détachaient des branches de beaux fils de la Vierge, ténus et gris, se jetèrent sur lui et cousirent contre sa peau les pans d’étoffe les uns aux autres. Leurs doigts industrieux couraient tout le long de son corps lui donnant des satisfactions multiples. Une vieille faunesse renversa de deux taloches sa fille qui s’attardait trop à fermer la braguette du jeune homme, — et ce fut fait.

Sylvius se trouva vêtu d’un costume d’Arlequin fort seyant. Chaque pièce de cet accoutrement était différente et l’on eût dit, à voir leurs teintes fines, que certaines avaient été pincées dans le firmament ou la mer violette, et d’autres mordues sur la fesse d’une fille blonde. — Marsyas considéra Sylvius d’un air satisfait, lui mit une batte entre les mains, et, le frappant affectueusement sur l’épaule :

« Allons manger ! fit-il.