Quelle vie merveilleuse, inattendue, contrastée, menaient tous ces chèvre-pieds aimables ! et pourquoi ne point vivre toujours parmi eux ? Ne serait-ce point une gloire unique de retourner ainsi boire aux sources divines et se fondre un peu dans une demi-divinité ? — Mais tandis que Sylvius méditait, une insidieuse inquiétude, un malaise qui se muait en angoisse, lui prenait la gorge. A ses narines montait une insupportable odeur de bouc, et, bientôt, cette puanteur fauve, ce relent bestial devint si fort qu’il ne put le supporter. Il s’éloigna à pas lents, chassé par ce vent d’étable, gagna la plage, y marcha quelque temps et rentra enfin dans un autre quartier du bois pour y trouver un gîte où dormir.

« Ægipans ! faunes ! silènes ! gamins puants ! disait-il, comme vous me plairiez, n’était cette notable imperfection ! »

XXIII

Cette nuit-là, Sylvius eut, sous un olivier, un sommeil paisible. A peine s’imagina-t-il, une fois, voir dans un buisson d’aubépines un faune qui parlait à sa flûte. — Il fut réveillé en sursaut par le bruit lourd d’une galopade. Le soleil était déjà haut dans le ciel et jetait par terre des ombres bleues. Sylvius se leva, ramassa la batte qu’il avait posée près de lui et se frottait les yeux, quand, soudain, d’un bosquet d’arbres, déboucha un centaure gigantesque. Sylvius se blottit derrière une touffe de lauriers. Le centaure ne le vit point.

C’était un bel animal, mais un peu vieux. Ses joues étaient marquées par des points de sang, sa barbe d’argent coulait jusqu’à son poitrail, la peau de son torse était rouge, le poil de sa robe, gris, sa queue, blanche et bien entretenue ; — la corne de ses sabots était usée.

Il s’arrêta net et se tint immobile, pensif et la barbe en main.

Autour de la noble bête, le bois murmurait. Il y avait une profusion de chants dans le feuillage. Des cigales grinçaient, cent papillons fleurissaient l’air, le soleil tissait des voiles dans le sous-bois, et, durant la nuit, l’araignée avait composé, par haine des mouches, ses plus fins réseaux.

Tout près de Sylvius, au sein d’un arbre, des oiseaux pépièrent bruyamment dans leur nid. Le centaure écoutait. Il s’approcha du tronc, et Sylvius tremblait de peur, craignant que les lourdes pattes ne vinssent à se poser sur lui. Il ne bougea pas. Soudain le centaure se cabra et, appuyant ses sabots de devant sur les premières branches, son corps d’homme à moitié caché par les feuilles, tâcha d’atteindre de ses bras tendus le nid gazouillant. Dressé contre l’arbre il était colossal. Il prit le nid, et, retombant sur ses pattes, le jeta à terre. Il trépigna sur les petits oiseaux dispersés, en grognant de rage. Puis, ayant remporté sa piteuse victoire, il sourit et tira sa barbe d’ancêtre.

C’est alors qu’il aperçut Sylvius.

« Que faites-vous ici ? » demanda-t-il avec calme.