Un peu rassuré, Sylvius se releva et expliqua sa présence de son mieux. Quand il eut fini le récit de ses aventures que le centaure écoutait en hochant la tête, il ajouta :

« Maître, oserais-je vous demander pourquoi vous dénichez ainsi les oiseaux ? »

Il avait donné ce titre de Maître un peu au hasard, pensant que cela ferait plaisir au demi-dieu.

Et le centaure répondit :

« Qu’est-il besoin de chansons pour le deuil de notre vieillesse ? Qu’est-il besoin de fleurs pour l’orner ? Ce sont babioles bonnes pour cette gent capripède, impudique et déraisonnable que vous avez raison de fuir. Plus que les concours de flûte et de lyre, plus que les courses et les danses, je prise les joutes austères de la philosophie. Les ornements frivoles seyaient bien à l’Hellade embaumée, quand mon père Nessus, mort définitivement l’année dernière, apprenait au jeune Achille à tirer sur les oiseaux du ciel ses flèches bien empennées, mais des chansons funèbres seraient seules de mise dans cette île qui, à chaque heure nouvelle, ressemble davantage à un mausolée et que moi, Bianor, je livrerai aux flammes, quand il ne restera plus rien de ma race dépérissante.

— C’est, dit Sylvius, me faire regretter plus amèrement d’être né trop tard. Que ne puis-je rester parmi vous et jouir de ce dernier rayon hellénique !… je le vois encore tout doré.

— Non ! jeune homme ! ce n’est point l’image, mais la caricature des prés et des bois arcadiens que vous admirez ici ! Dans cette île d’Ala, quelques demi-dieux se sont réunis après la mort du grand Pan. Les dieux de l’Olympe sont morts plus tôt que nous, usés par trop d’aventures et trop de délaissement. Les seules prières nourrissent bien un dieu ; or qui, de nos jours, supplierait Minerve ? au lieu que de simples paysans tendent encore leurs bras au souvenir des divinités sylvestres. Notre race, que nous perpétuons tant bien que mal, en est réduite à manger les figues et les olives de cette île, au lieu de s’engraisser du parfum des supplications. Nous vivons à peine, et les temps présents ne sont pas propices à couver un immortel.

— Mais, dit Sylvius, vous savez que les hommes vous considèrent, depuis longtemps déjà, comme des fictions poétiques.

— Ils ont raison, dans un sens, dit le centaure. Au siècle initial nous n’existions pas, mais les poètes nous ont tant chantés que nous avons été forcés de naître. C’est à cause de l’invincible exhortation d’un poème que la Nuée accoucha de nous. Si vous chantiez les nymphes en France, il s’en trouverait encore dans vos bois. »

Sylvius sourit, sentant passer sur sa joue la caresse d’une feuille de saule.