Contre l’orée du bois et jusqu’à la mer qu’elle atteignait par un escarpement, c’était une grande pelouse lumineuse et verte comme une émeraude. Phébus, brillant au ciel de ses feux les plus purs, illustrait l’univers et jetait sur les flots d’éblouissants éclats. Une brise errait, si nourrie de parfums qu’on eût dit que s’effeuillait en elle un immortel rosier. — Les satyres se préparaient à leur fête. Cent petits sabots couraient sur l’herbe. Certains faunes, grimpés sur des échelles rustiques, tendaient sur la futaie, de branche en branche, des cordes qu’ils chargeaient de rameaux fleuris, d’autres préparaient devant la mer un banc de mousse, d’autres essayaient, avec des grimaces et des rires, le timbre d’une flûte ou la résonnance d’un tambourin ; deux enfin, la mine grave, un pli d’attention au front, dessinaient une grande piste en ellipse. Ils saluèrent Sylvius par des cris d’accueil et des paroles plaisantes, lui demandèrent pourquoi il n’avait point dormi en leur société, dans quel lieu du bois il était allé et quelles amours avaient pu l’attarder ainsi ; — tout cela sur un ton de bonne camaraderie et de jovialité un peu graveleuse.
Comme Sylvius prétextait une insomnie sans en donner la cause et racontait sa conversation avec le centaure :
« Ah ! vous avez rencontré ce vieux radoteur ! s’écria un ægipan. Vous en verrez d’autres aujourd’hui, plus vaillants mais plus bornés. Nous les invitons toujours à notre fête ; ils seront ici avant peu.
— Je vois avec plaisir, dit un autre qui tâchait de sauter à la corde en se tenant sur une patte, que cet habit d’arlequin vous sied fort congrûment. Les losanges qui servent d’épaulettes sont de mon invention. Tenez ! continua-t-il, rendez-moi donc un service ! prenez cette lime et limez ma corne gauche, je la crois ébréchée. »
Il tendit le front et Sylvius lima, ému de sentir, au bas de cette corne courte, mince et droite, vivre une tête humaine. Ensuite, Sylvius polit la corne avec de la cire et le faune que ces opérations gênaient fort, le regardait en dessous avec une grimace de douleur. Délivré, il essuya du doigt une larme et poussa un soupir où il y avait peut-être un peu de bêlement.
« Merci, vous êtes gentil. »
Il prit la main de Sylvius et la baisa.
« Je vais aller vous chercher un lys frais éclos dans mon jardin. »
Il s’enfuit en frottant sa corne, le dos rond et la tête penchée. — Trois faunesses venaient en sens contraire. Elles étaient très âgées, et marchaient lentement. Leur chevelure blanche tombait en deux longues tresses. Elles portaient sur la tête des corbeilles lourdes de fleurs. Les ayant posées à terre, elles se retirèrent pour revenir quelques instants plus tard avec une nouvelle charge. Seins plats, lèvres minces, bras décharnés, soutenant leurs fardeaux embaumés, elles passaient et causaient vite, à voix basse, se confiant de menus ragots, comme le font les vieilles femmes, mais quelque chose de divin luisait toujours en leurs yeux et Sylvius les regardait avec gêne et perplexité.
Sur la pelouse il y avait déjà foule. La brise parfumant tout, rien n’incommodait l’odorat de Sylvius. Maintenant, il courait de ci de là, satisfaisant aux demandes qu’on lui faisait, dressant une échelle, tendant une corde, — toujours un peu transi d’étonnement, mais se donnant du cœur, de temps à autre, en embrassant dans le duvet et sur la pointe de l’oreille, la faunesse dont il s’était diverti la nuit d’avant et qui venait de lui sauter au cou, en lui grattant la figure de ses petites mains de singe.