Soudain, avec un bruit de foulées, vif et léger comme un bruit d’averse, une dizaine d’ânes arrivèrent au grand galop. Le dernier était monté par un satyreau tout blanc, tout rose, tout bouclé et dont le ventre était une plaisante hémisphère. Il dirigeait ses bêtes en criant à hue et à dia, les joues gonflées ainsi qu’un angelot d’église, et tenait dans sa main une fine tige de roseau avec ses feuilles et la quenouille de son fruit. — Sur la pelouse les ânes s’ébranlèrent, pétaradant, se roulant et brayant. Quand ils furent calmes, une faunesse leur passa au cou des roses en collier.

Les braiements, les cris des faunes, les rires, les chansons, les tonnerres des tambourins composaient, avec le gazouillis des flûtes, une rumeur d’incessante allégresse.

« Où donc est Marsyas, demanda Sylvius qui maintenait avec peine un âne plein de fantaisie dont on lui avait confié la garde.

— Il s’habille, je crois, dit un vieux faune à barbe blanche. Pour notre fête il a coutume de mettre son vêtement de cérémonie. Je pense qu’il ne tardera plus guère… Voyons, tout est-il prêt ?… Ah ! dieux ! non ! Il n’y a plus de fleurs ! »

Il appelait un tityre pour lui enjoindre d’en aller chercher, quand, tout justement, un silène, celui-là qui, la veille, tournait la broche dans le bois en fredonnant de petits vers, arriva, précédé de quatre satyreaux qui tendaient par ses coins une toile bleue chargée de corolles. Ils parcoururent la pelouse et le silène y semait les fleurs à pleines mains.

Durant ce temps on achevait les derniers préparatifs. La piste elliptique était tracée ; le banc de mousse offrait l’aspect le plus riant ; la lisière du bois était ornée de guirlandes. Une faunesse aux cheveux en boule et dont les cornes étaient longues et fort pointues nouait aux branches des écharpes de gaze. Sur une estrade on avait posé des flûtes de Pan, des tambourins, des pipeaux, des lyres, — sur une autre des disques d’acier poli, des osselets, des balles, des cerceaux. Un satyreau gonflait une outre aux larges flancs ; — quand elle fut ronde, il la graissa avec un soin minutieux. Le semeur de corolles, ayant fini sa jonchée, se tenait maintenant à la limite de l’escarpement qui dominait la mer et donnait des ordres à trois faunes vigoureux afin qu’ils projetassent du bord sur l’eau une longue gaule. Avant qu’elle fût solidement fixée, il y eut plus d’un jurement où les dieux de l’Hellade (incestueux, parjures, grossiers et contrefaits, à en croire ces imprécations), étaient vivement pris à partie.

Soudain, le silène interrompit ses accents sacrilèges et courut en clopinant vers Sylvius :

« Ah ! j’oubliais ! s’écria-t-il tout essoufflé, faites attention ! Marsyas m’avait bien recommandé de vous avertir ! Garez-vous, mais n’ayez pas peur ! Elles sont inoffensives ! »

Et, de fait, Sylvius eût pris la fuite au plus tôt, car, à cette même seconde, trois silènes trapus, à la barbe courte, la fourche en main et portant aux chevilles des anneaux d’or, sortirent du bois, retenant avec des chaînes précieuses trois panthères.