« Ce sont les dernières du troupeau que possédait Bacchus, » expliqua le silène.

Suantes, elles bondissaient en miaulant. Elles étaient merveilleuses ! — plus souples que des chattes, douces mais point apprivoisées et gardant au fond des prunelles une lueur si féroce ! Maintenant elles rampaient, le ventre sur l’herbe, puis, tout soudain, faisaient le gros dos, le poil dressé, puis se roulaient à terre et s’étiraient comme des femmes. — Par quelques flatteries, Sylvius sut s’en approcher et leur complaire. On noua l’extrémité de leur chaîne à un piquet et les tityres formèrent le cercle autour d’elles, se faisant donner la patte, les taquinant du sabot ou leur agaçant la moustache. D’autres spectateurs regardaient de loin. Un seul eut peur et cria d’une voix perçante, plaintive et fine. Il était encore dans les bras de sa mère. En guise de consolation, la satyresse lui offrit le sein. Il le prit à pleines mains, le téta goulûment et ne cria plus.

Sur la pelouse, c’était des clameurs, des rires, toute une bousculade, toute une cohue de petites cornes et de petits sabots. On remarquait surtout l’agitation désordonnée du dernier rejeton d’une race presque éteinte, ainsi qu’on l’apprit à Sylvius, d’un paposilène, grand faune aux pattes lourdes, tout noir, poilu comme un ours et jusqu’aux yeux, pansu, lippu, cornu en spirale et couillard extrêmement. Les satyreaux se moquaient de sa haute taille, de ses façons trop rustiques et de son émouvante lubricité ; mais bientôt on ne s’occupa plus de lui. Des cris de joie annonçaient l’arrivée du maître. Cent bras agitaient des fleurs. La foule s’ouvrit.

Ce fut Marsyas.

Il s’avançait d’un pas ondoyant. Son front pourpre était ceint d’une couronne faite d’un cercle d’or où des pommes de pin étaient liées. Un grand voile vert-nil, attaché à ses épaules, tantôt flottait, tantôt prenait le vent. Sous ce voile, son corps sanglant et grêle était nu, mais une ceinture de soie noire entourait sa taille et retenait contre sa cuisse le sabre de Sylvius au clair. Dans sa main droite il tenait le sceptre d’un glaïeul. Sur son poing un singe assis, coiffé de plumes noires, pelait une banane.


Le demi-dieu sanglant marchait d’un pas majestueux ; ses cornes de bélier brillaient au soleil, toutes dorées, comme aussi ses sabots. — Des acclamations jaillirent, quand il atteignit le milieu de la pelouse. Evidemment, on l’aimait bien. — Il était suivi d’une faunesse qui n’avait pour tout vêtement que sa chevelure (un ruisseau d’or !) et dont les cornes retordues soutenaient deux grappes de fleurs sombres.

Marsyas s’assit sur un trône rustique et Sylvius près de lui avec la faunesse aux cheveux d’or. Les faunes se vautrèrent à leurs pieds, les silènes firent un groupe vers la droite, les ânes aux colliers de roses menèrent à nouveau grand train de braiements et de pétarades ; les panthères miaulèrent en tirant sur leurs chaînes, les tityres se couchèrent parmi les fleurs, le paposilène s’accroupit dans un coin, derrière une pyramide d’oranges, les vieilles satyresses se réunirent sur le banc de mousse et se reprirent à caqueter, le singe coiffé de plumes s’évada vers un arbre où il se divertit aussitôt à sa façon…

Tout à coup, trois appels sonores retentirent, suivis de trois longs frémissements et Sylvius vit, dans les flots soleilleux douze tritons qui, le coude haut, pressaient à leur bouche des conques marines et douze autres tritons qui laissaient courir leurs doigts sur des séquelles de coquillages.

Sylvius emplit sa poitrine d’air. Il sentait des larmes sourdre dans ses yeux…